Bernard Laporte est l'un des trois hybrideurs français majeurs d'iris germanica contemporains, aux côtés des maisons Cayeux et Lawrence Ransom. Depuis le hameau des Gerbaux, dans la vallée de la Nègue à Larnas (Ardèche), il a bâti une collection de plus de 2 500 variétés et enregistré 114 cultivars auprès de l'American Iris Society entre 2004 et 2025.
Son exploitation, « Iris en Vivarais », est considérée par l'office de tourisme des Gorges de l'Ardèche comme l'œuvre d'un « véritable référent mondial en la matière ». Sa stratégie d'hybridation, fondée sur l'utilisation intensive de semis non enregistrés du grand hybrideur australien Barry Blyth, a constitué un pipeline génétique unique en France, alimentant désormais aussi le travail de Nicolas Bourdillon.
D'une passion personnelle à une référence mondiale
Bernard Laporte s'installe à Larnas en 1959. C'est dans les années 1990, lorsqu'il s'établit dans la vallée de la Nègue, qu'il achète ses premiers rhizomes d'iris pour fleurir les abords de sa maison. Le sol « plutôt ingrat » de la terre calcaire ardéchoise se révèle paradoxalement idéal : les iris germanica exigent un drainage excellent et prospèrent en terrain calcaire sec. Ce qui n'était qu'un désir d'embellissement domestique devient en quelques années une collection exceptionnelle.
Vers la fin des années 1990, il ouvre son jardin aux visiteurs ; environ cinq ans après ses débuts, les curieux commencent à affluer. Sa collection atteint un pic d'environ 3 500 variétés avant qu'il ne décide d'en abandonner un tiers pour concentrer ses efforts sur la création de nouvelles lignées.
« Bernard dans un champ, et sa femme dans un autre. »
Les visiteurs décrivent l'accueil chaleureux du couple LaporteSon épouse Michèle l'accompagne dans cette aventure familiale. Le passage d'amateur passionné à hybrideur professionnel se concrétise en 2004 avec ses premiers enregistrements internationaux, réalisés par l'intermédiaire de Virginie Fur, pépiniériste aux Jardins de Brocéliande (Bréal-sous-Montfort, Ille-et-Vilaine), qui introduit huit cultivars issus de semis Laporte cette année-là.
La revue Iris et Bulbeuses de la SFIB lui consacre un article de fond en 2024 (n°174, pp. 32-33, par Laure Anfosso). Sébastien Cancade, hybrideur et blogueur (irisistible.fr), le visite chaque année pour évaluer les nouvelles obtentions.
L'exploitation « Iris en Vivarais »
Informations pratiques — Saison 2026
- Adresse
- 232 Impasse de Gerbaux, 07220 Larnas
- Ouverture
- 16 avril — 24 mai 2026
- Semaine
- Lundi–vendredi, 14h à 19h
- Week-end & fériés
- 9h à 18h30
- Pleine floraison
- Généralement du 8 au 15 mai
- Tarif
- Entrée entièrement gratuite
- Animaux
- Admis
- Téléphone
- 04 75 04 39 32
- Catalogue
- ≈ 1 200 variétés à la vente
- En ligne
- Page Facebook « Iris de Bernard Laporte »
L'iriseraie est nichée dans la vallée de la Nègue, un vallon intime parcouru par le ruisseau éponyme aux eaux d'un bleu surprenant, filtrées par la géologie karstique. Le contraste est saisissant entre le plateau calcaire austère — balayé par le mistral, couvert de garrigue (thym, romarin, ciste, genévrier) — et la douceur verdoyante de ce vallon abrité.
🌿 Le terroir du plateau de Saint-Remèze
Sol argilo-calcaire caillouteux, altitude 350–400 m, climat nord-méditerranéen, étés longs et secs, ensoleillement généreux, mistral dominant. Ce même terroir porte l'AOP Côtes du Vivarais (vignoble le plus élevé d'Ardèche, à 365 m) et la culture du lavandin, des amandiers et des oliviers.
Les iris, qui redoutent l'excès d'humidité, y trouvent un milieu naturellement favorable. Laporte a découvert que la « terre ingrate » de la Nègue « palliait ses difficultés d'arrosage » — les iris prospérant précisément là où l'eau manque.
Le jardin fonctionne comme un « catalogue à ciel ouvert » où l'on déambule entre les planches d'iris — une expérience à la fois visuelle et olfactive, qualifiée par les visiteurs d'« expérience quasi enivrante ». Les rhizomes se commandent sur place pendant la floraison ou par téléphone, pour une plantation entre juillet et septembre.
114 cultivars enregistrés : un catalogue aux séries thématiques inventives
Le catalogue complet comprend 106 cultivars enregistrés sous son propre nom (102 Tall Bearded + 4 Border Bearded) et 8 cultivars enregistrés en 2004 par Virginie Fur à partir de ses semis — soit un total de 114 cultivars répertoriés sur le wiki de l'AIS.
L'activité d'enregistrement s'est considérablement intensifiée après 2017 : 20 variétés en 2021, 14 en 2024, contre seulement 1 à 5 par an dans la période 2007–2013.
La série arthurienne (2004)
Socle fondateur, enregistrés pour moitié sous le nom de Fur dans le cadre des Jardins de Brocéliande : 'Enchanteur Merlin' (Sky Hooks × Leda's Lover), 'Fée Viviane' (Sky Hooks × Clear Day), 'Messire Lancelot', 'Dame du Lac' (Silverado × Sky Hooks), 'Roi Arthur' (Yaquina Blue × Bye Bye Blues), complétés par 'Dame de Montfort', 'Fontaine de Jouvence', 'Joli Page' et 'Sire de Bréal'.
La série Pagnol (2013)
Hommage à la trilogie marseillaise : 'Marius' (BB), 'Maître Panisse', 'Escartefigue' et 'Saturnin'.
La série géographique
Déployée sur plusieurs continents. Le Pacifique domine : 'Nouméa' et 'Koumac' (Nouvelle-Calédonie, 2006), 'Papeete' (Tahiti, 2006), 'Bora Bora' et 'Tuamotu' (Polynésie française, 2019), 'Vanuatu' (2019). En 2021, une sous-série Mayotte apparaît : 'Mayotte', 'Boueni', 'Chirongui', 'Choungi', 'Kani Keli'.
Les villes et lieux parsèment le catalogue : 'Aubenas', 'Montélimar', 'Feria de Nîmes', 'Colombo', 'Dakar', 'Macao', 'Échirolles', 'Peyrebeille', 'Cirque de Mafate' (La Réunion). L'iris 'Larnas' (2009), unicolore orange de mi-saison, porte le nom de sa commune d'adoption.
Hommages personnels
Catégorie la plus fournie après 2019 : des dizaines de variétés portent les noms de proches, amis ou personnalités admirées. La famille est représentée par 'Simon Laporte' (2019), 'Clément Laporte' (2024) et 'Robert et Marinette' (2025). La culture populaire inspire 'Bianca Castafiore' (2013), 'Popeye' (2019) et 'Miss Malala' (2017, hommage à Malala Yousafzai).
Les introductions les plus récentes — 'Carole Rabou', 'Malo' et 'Robert Et Marinette' (2025) — confirment la continuité productive de Laporte.
Une stratégie d'hybridation bâtie sur la génétique Barry Blyth
L'analyse des parentés révèle une évolution stratégique en deux phases distinctes qui constituent la signature de l'approche Laporte.
Première phase (2004–2013) : les fondations américaines
Les premiers croisements s'appuient sur des cultivars américains classiques. 'Honky Tonk Blues' (Schreiner, 1988) irrigue les bleus ('Iriade', 'Escartefigue', 'Résistance'). 'Hello Darkness' (Schreiner, 1992) et 'Sambuca' engendrent les noirs profonds ('Black Sublime', 'Nuit Noire'). 'Sky Hooks' (Osborne, 1980), iris « space-age » à éperons, apparaît dans les parentés arthuriennes. 'Dusky Challenger', 'Silverado', 'Edith Wolford' complètent cette base fondatrice.
Seconde phase (2017–2025) : le basculement vers les semis Blyth
À partir de 2017, et massivement dès 2019, Laporte intègre des semis numérotés non enregistrés de Barry Blyth (Tempo Two, Melbourne, Australie). On dénombre au moins 30 semis Blyth différents dans les parentés documentées.
La particularité de Laporte est la construction de chaînes multi-générationnelles : il croise souvent deux semis Blyth entre eux, ou un semis Blyth avec un cultivar Blyth nommé, puis utilise le résultat comme parent intermédiaire. Ses propres semis numérotés de la série BB (BB72, BB110, BB41, BB28, BB50, BB09, B93) constituent un patrimoine génétique propriétaire qui alimente aussi le programme de Nicolas Bourdillon.
Les spécialisations chromatiques qui en résultent sont caractéristiques : les tons orange/abricot/pêche, les noirs profonds (lignée Sambuca × Hello Darkness), les roses saumonés et bicolores complexes. Laporte note que toutes les couleurs sont possibles « sauf le rouge », objectif encore inatteint par l'hybridation mondiale.
Quatre participations remarquées au Franciris
Le concours international Franciris, équivalent français des Florence International Iris Trials, constitue le principal banc d'essai pour les hybrideurs.
Semis 95-41 (futur 'Montélimar') et semis 95-16 (futur 'Soleillade'). Des débuts modestes mais significatifs pour un hybrideur alors débutant.
'Mamy Framboise' (Marie Kalfayan × Crowd Pleaser). La consécration majeure, obtenue lors d'une édition perturbée par une canicule printanière exceptionnelle qui ne laissa que 34 variétés tardives en compétition.
'Échirolles' (Pirate Quest × (Temple Gold × Gold Country)). Jury international : Valeria Rosseli (Italie), Kathy Chilton (États-Unis), Sergey Loktev (Russie), Loïc Tasquier (Pays-Bas) et Jérôme Boulon (France).
'Désert d'Atacama' (English Charm × Glamazon), TB de 90 cm en tons orange pâle à barbe mandarine, légèrement épicé. Premier prix démontrant la maturité de sa lignée Blyth.
Le nœud central d'un réseau français d'hybrideurs
Bernard Laporte occupe une position structurelle unique dans le réseau français de l'iris, fonctionnant comme plaque tournante entre la génétique australienne de Barry Blyth et les hybrideurs français.
Le pipeline australien
La connexion avec Barry Blyth passe en partie par Roland Dejoux, président de la SFIB depuis 2013, basé à Laymont (Gers). Dejoux entretient une relation personnelle avec Blyth : il l'a visité en Australie et a réalisé des croisements dans sa pépinière en 2013. Le jardin de Dejoux, « Les Iris de Laymont », conserve la totalité des enregistrements de Bernard Laporte — une collection de référence complète.
Le relais vers Bourdillon
Nicolas Bourdillon (Bourdillon Iris, Soings-en-Sologne, Loir-et-Cher) utilise directement les semis intermédiaires de Laporte comme parents dans ses propres introductions commerciales : 'Art du Camouflage' (Snaparazzi × Laporte BB72), 'Lion en Cage' (Smart Money × Laporte J37), 'Geai Bleu' (via Laporte B93 et Blyth X227). La chaîne Blyth → Laporte → Bourdillon constitue un véritable pipeline génétique transocéanique.
Positionnement
Laporte est référencé parmi les hybrideurs français qui « maintiennent la tradition française » aux côtés de Richard Cayeux, Michelle Bersillon, Lawrence Ransom et Rose-Linda Vasquez. Son positionnement est celui d'un hybrideur indépendant, artisanal mais prolifique, distinct de la maison Cayeux (grande entreprise historique) et de Ransom (approche plus européenne classique, aujourd'hui décédé).
Larnas et le Vivarais : un terroir d'exception
Larnas est une commune rurale d'environ 300 habitants permanents, classée « commune touristique », perchée à 300 mètres d'altitude sur la bordure orientale du plateau de Saint-Remèze. En été, la population est multipliée par dix.
Le plateau de Saint-Remèze est un vaste plateau karstique calcaire oscillant entre 350 et 400 mètres, dominé par la Dent de Rez (719 m). Sa topographie karstique — lapiaz, avens, grottes (Madeleine, Aven Marzal) — témoigne des mêmes forces géologiques qui ont creusé les Gorges de l'Ardèche, entaillées de plus de 200 mètres dans le calcaire.
Le Vivarais — ancien nom de la province correspondant à l'Ardèche actuelle, tiré de la cité épiscopale de Viviers — offre le cadre identitaire dans lequel Laporte ancre délibérément son entreprise. Le choix du nom « Iris en Vivarais » est un acte d'enracinement territorial conscient. Toutefois, il n'existe pas de tradition ancienne de culture d'iris dans le département : l'iriseraie est une création personnelle, greffée sur un paysage façonné par la vigne, le lavandin, l'amandier et le chêne vert.
L'intégration touristique est remarquable. La floraison d'avril-mai offre une attraction de début de saison qui complète le tourisme estival centré sur les Gorges de l'Ardèche (1 million de visiteurs/an), le Pont d'Arc (arche naturelle de 54 m), la Grotte Chauvet 2 (réplique UNESCO des peintures de 36 000 ans), et les villages classés (Balazuc, Vogüé). Un sentier pédestre relie l'église romane Saint-Pierre de Larnas (XIIe siècle, Monument Historique, « la plus belle coupole romane du Vivarais ») à l'iriseraie en descendant dans la vallée de la Nègue.
Un patrimoine vivant en constante expansion
Bernard Laporte incarne un modèle rare d'hybrideur autodidacte devenu référence internationale. Son parcours illustre comment la passion individuelle peut créer un patrimoine horticole d'envergure. Trois éléments distinguent sa contribution :
D'abord, le rôle de passerelle génétique entre l'hémisphère sud (Blyth) et les hybrideurs français, avec plus de 30 semis australiens intégrés dans ses lignées et transmis à la génération suivante via Bourdillon. Ensuite, l'ancrage territorial délibéré dans un terroir calcaire ardéchois qui s'avère naturellement adapté à la culture de l'iris. Enfin, un imaginaire de dénomination qui embrasse la légende arthurienne, Pagnol, le Pacifique, Mayotte et les liens familiaux dans un catalogue aux accents profondément personnels.
À 2026, avec trois nouvelles introductions déjà enregistrées et le prochain Franciris en mai, Bernard Laporte, son épouse Michèle et leur iriseraie de la vallée de la Nègue restent un foyer vivant de création iridophile, où le calcaire austère du Vivarais se transforme chaque printemps en un catalogue de couleurs à ciel ouvert.