Un genre américain conquiert le Vieux Monde
Contrairement à une idée reçue tenace, toutes les espèces de Canna sont originaires exclusivement du Nouveau Monde. Le centre de diversité se situe dans la région andine. Des vestiges archéologiques péruviens attestent la culture de Canna indica dès 2500 avant J.-C.
C'est le botaniste flamand Carolus Clusius (1526–1609) qui réalisa la première description européenne. Linné plaça Canna indica à la toute première page de son Species Plantarum en 1753.
Le genre Canna L. constitue l'unique genre de la famille des Cannaceae (Jussieu, 1789), ordre des Zingiberales. La révision de Maas-van de Kamer & Maas (2008, Blumea) ne reconnaît que 10 espèces.
Les espèces-clés du genre
Pantropicale, 0,5–2,5 m. Staminodes étroits, graines noires très dures (« Indian shot »). Rhizomes comestibles à 24 % d'amidon.
Aquatique du sud-est des États-Unis. Grandes fleurs jaune canari parfumées à pétales ondulés. Unique canna à floraison vespérale. Parent critique des cannas à fleurs d'orchidée.
Feuillage glauque étroit, fleurs jaunes dressées. Parent fondamental des premiers hybrides (croisée avec C. indica par Année en 1848).
Le plus grand canna (jusqu'à 5 m), natif du Pérou à 1 800–2 850 m. Fleurs pendantes carmin-pourpre de 10–14 cm.
Petit canna (60–90 cm), tiges marron, feuilles bordées de pourpre-rouge, petites fleurs cerise. Parent essentiel de la floribondité des hybrides de Crozy.
Théodore Année invente l'hybridation du canna
Théodore Année (1810–après 1865), ancien consul français en Amérique du Sud, crée en 1848 le premier hybride de canna jamais obtenu : 'Annei' (C. glauca × C. indica). En 1861, 20 000 touffes ornent les parcs parisiens.
« Hybrideur heureux et habile, il opéra sur une grande échelle, et devint ainsi le créateur de toutes les plus belles variétés du commerce floral. »
— Émile Chaté, Le Canna, son histoire, sa culture, 1867Antoine Crozy, le « Papa Canna » de Lyon
Pierre-Antoine-Marie Crozy, pépiniériste à La Guillotière (Lyon), crée plus de 200 cultivars entre 1862 et 1903. Son exploit : transformer le canna d'une plante à feuillage en une plante à fleurs. 'Madame Crozy' (1889) remporte une médaille de bronze à l'Exposition de Chicago 1893.
Sprenger et les cannas à fleurs d'orchidée
À Naples, Carl Ludwig Sprenger crée en 1893 'Italia' ('Madame Crozy' × C. flaccida) — premier des cannas « à fleurs d'orchidée » ou Groupe Italien.
| Caractéristique | Groupe Crozy (gladiolus) | Groupe Italien (orchidée) |
|---|---|---|
| Staminodes | Étroits à moyens, espacés | Larges, chevauchants, crispés |
| Fleurs | Moyennes, compactes, dressées | Grandes, souples, retombantes |
| Résistance | Robustes | Fragiles, fanent vite |
| Fertilité | Fertiles en graines | Stériles (côté maternel) |
| Rusticité | Meilleure | Moindre |
La France, épicentre mondial
Connexions coloniales avec l'Amérique du Sud, infrastructure pépiniériste de premier plan, mouvement des parcs publics sous Napoléon III. Au-delà de Crozy : Vilmorin-Andrieux (Paris), Rozain-Boucharlat (Cuires-lès-Lyon, 110 variétés, premiers roses purs), Victor Lemoine (Nancy). À l'étranger : Wilhelm Pfitzer (Stuttgart, 300+ cultivars), Antoine Wintzer (Pennsylvanie).
Ernest Turc : le dernier gardien français du canna
L'histoire commence dans le massif de l'Oisans. Les Turc sont des colporteurs fleuristes — paysans montagnards récoltant des graines alpines l'été, les vendant l'hiver jusqu'à la cour de Russie.
'Albérick' — Création Ernest Turc
Canna nain 50 cm · Rose saumon · Label Fleurs de France
Catalogue de cannas 2025–2026 · 46 variétés
'Niagara' — Création Ernest Turc
Fleurs blanches mouchetées de rose · 110 cm
Cannas nains · 50–60 cm
Cannas hauts · 100–180 cm
Cannas géants · 200+ cm
Créations Ernest Turc en images
Catalogue complet sur www.ernest-turc.com — Photos © Ernest Turc
Ernest Turc parmi les obtenteurs historiques
| Obtenteur | Période | Lieu | Contribution majeure |
|---|---|---|---|
| Théodore Année | 1848–1866 | Passy / Nice | Premier hybrideur |
| Antoine Crozy | 1862–1903 | Lyon | 200+ cultivars · Groupe Crozy |
| Rozain-Boucharlat | 1900–1930 | Cuires-lès-Lyon | 110 variétés · Premiers roses |
| Carl L. Sprenger | 1890–1906 | Naples | Groupe Italien (orchidée) |
| Wilhelm Pfitzer | 1870–1950 | Fellbach | 300+ cultivars |
| Ernest Turc | 1912–présent | Angers | 300 000 cannas/an · Dernier prod. français |
Variétés remarquables
Les classiques historiques
'The President', triploïde rouge brillant, demeure l'un des plus plantés au monde. 'King Humbert' (feuillage bronze, fleurs écarlates) reste omniprésent. 'Richard Wallace' (Pfitzer, 1902), jaune canari, représente le Crozy classique.
Le spectacle du feuillage
'Wyoming' : feuillage bronze-pourpre + fleurs orange vif. 'Australia' : feuillage presque noir (AGM). 'Tropicanna' (syn. 'Phasion') : feuillage strié rouge/jaune/rose — un vitrail végétal. 'Musifolia' : feuillage colossal de bananier, 2,5–4 m.
Cannas nains : la révolution des petits espaces
'Picasso' (60–90 cm), jaune tacheté rouge (AGM). 'Cleopatra', chimérique : fleurs rouges ET jaunes sur le même pied.
'Salsa' — Création Ernest Turc
Canna nain jaune d'or · 60 cm · Idéal en bordure, massif et pot
Cannas aquatiques
Programme Longwood Gardens (Pennsylvanie, 1972) : 'Endeavour' (rouge, AGM), 'Erebus' (rose, AGM), 'Ra' (jaune, 180 cm, AGM), 'Taney'. Cultivables les pieds dans 15–25 cm d'eau permanente.
Cultiver le canna : guide pratique
Période : après les dernières gelées, sol ≥ 15 °C (mai en France).
Profondeur : 7–13 cm, rhizome horizontal, bourgeons vers le haut.
Espacement : 30–45 cm (nains) à 45–60 cm (hauts).
Sol : riche, humifère, frais, voire argileux.
Arrosage : profond, hebdomadaire. Quotidien en canicule.
Engrais : 10-10-10 mensuel ou compost abondant.
L'hivernage : le rituel essentiel
En zones 7 et inférieures, après les premières gelées : couper les tiges, déterrer, sécher quelques jours, stocker à 7–15 °C (tourbe, vermiculite, sciure). Division au printemps uniquement, 1–3 yeux par éclat.
Maladies et ravageurs
BYMV, CMV, CaYMV, CaYSV, TAV — transmis par pucerons. Aucun traitement curatif : détruire les plants infectés. Ernest Turc utilise la culture in vitro pour l'assainissement des souches.
Rouille (Puccinia thaliae) : fongicides cupriques.
Pyrale du canna (Calpodes ethlius) : Bacillus thuringiensis.
Limaces et pucerons : traitement classique.
Reproduction et hybridation
La division des rhizomes (printemps, couteau stérilisé, 1–3 yeux par éclat) maintient les cultivars à l'identique. Le semis produit la variabilité génétique — clé de la création variétale.
Semis et scarification
Mécanique : papier de verre gros grain, limer jusqu'à l'albumen blanc visible.
Eau chaude : tremper à 80 °C, laisser refroidir 24–48 h.
Semis : 0,5 cm de profondeur, 21–24 °C, germination 1–3 semaines. Floraison ~100 jours.
Anatomie florale unique
La fleur la plus asymétrique du règne végétal
Les « pétales » sont des staminodes (étamines stériles). Une seule demi-étamine fertile (monotèque). Pollinisateurs naturels : colibris (Amériques), abeilles et papillons (ailleurs). Pollinisation manuelle simple au pinceau. Capsules mûres en 6 semaines. Enregistrement : KAVB (Pays-Bas).
Au-delà de l'ornement : un canna aux mille usages
L'achira : rhizomes nourriciers
Canna edulis (achira) possède les plus grosses granules d'amidon du règne végétal (45–52 µm). Au Vietnam, 30 000 ha pour les nouilles miến dong. Rendement : 22–50 tonnes/hectare.
Canna indica en zones humides construites : performances remarquables. Technologie à bas coût déployée en Chine, Inde, Philippines, Algérie.
Usages traditionnels
Graines = projectiles (« Indian shot »), perles, maracas. Feuilles = emballage alimentaire (tamales, humitas). Fibres = substitut du jute. Graines = teinture pourpre.
Le canna dans les jardins français
Second Empire : le balisier conquiert Paris
Jean-Pierre Barillet-Deschamps, Jardinier en Chef sous Napoléon III, crée les parcs parisiens (Boulogne, Buttes-Chaumont, Monceau). Le Fleuriste de la Muette : 100 jardiniers, 3 millions de plantes.
Mosaïculture : une invention lyonnaise
Le terme « mosaïculture » est inventé par le jardinier en chef de Lyon. La Belle Époque (1871–1914) : âge d'or absolu du canna dans les jardins publics français.
Du déclin au renouveau
Les guerres mondiales et le mouvement des jardins « à l'anglaise » (Gertrude Jekyll) portent un coup sévère. La renaissance (années 1990) est portée par le retour du jardinage tropical. Obtenteurs contemporains : Malcolm Dalebö, Hart Canna, Longwood Gardens, Bernard Yorke et Ernest Turc.
Dans un contexte de changement climatique poussant les jardins français vers des palettes plus méridionales, le canna — robuste, spectaculaire, adaptable — pourrait bien connaître un troisième âge d'or. Ernest Turc, dernier producteur français de bulbes, incarne la continuité vivante de cette tradition.