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Les Hémérocailles
Hemerocallis

Dossier botanique et horticole complet — Origine, biologie, espèces, hybrides, culture et usages au jardin

SFIB · Société Française des Iris et Bulbeuses · 2026
Présentation

Introduction générale — La beauté d'un jour

Les hémérocailles (Hemerocallis) comptent parmi les vivaces les plus polyvalentes et les plus passionnément hybridées au monde. Leur nom, forgé à partir du grec ἡμέρα (hēmera, « jour ») et κάλλος (kallos, « beauté »), résume leur paradoxe fondamental : chaque fleur, d'une beauté saisissante, ne dure qu'une seule journée. Pourtant, la succession ininterrompue de boutons sur chaque hampe et la diversité phénoménale des formes, couleurs et motifs obtenus par plus d'un siècle d'hybridation en font des vivaces incontournables dans les jardins du monde entier.

Le genre Hemerocallis est une vivace herbacée rhizomateuse d'Asie orientale. Longtemps associé aux Liliaceae dans les classifications anciennes, il appartient aujourd'hui à la famille des Asphodelaceae (sous-famille Hemerocallidoideae) selon l'APG IV (2016). Ses 16 espèces reconnues ont pour berceau la Chine, la Corée, le Japon et l'Extrême-Orient russe.

+100 000
cultivars enregistrés à l'AHS (2024)
16
espèces sauvages reconnues (Kew, 2020)
1
seul jour pour chaque fleur individuelle
2000
ans de culture en Chine
1892
premier hybride nommé (Yeld)

Étymologie et nom vernaculaire

Le nom scientifique Hemerocallis L. a été formalisé par Carl von Linné en 1753 dans son Species Plantarum, à partir du grec ἡμέρα (hēmera, jour) et κάλλος (kallos, beauté). En français, le nom « hémérocalle » désigne l'ensemble du genre ; « lis d'un jour » est le nom vernaculaire le plus courant. En anglais, daylily (en un ou deux mots) est universellement adopté, même si la plante n'est pas un vrai lis (Lilium). En chinois classique, l'hémérocalle est appelée 萱草 (xuān cǎo) ou 忘忧草 (wàng yōu cǎo, littéralement « herbe qui fait oublier les soucis »), évocateur de ses propriétés sédatives traditionnelles.

Importance horticole mondiale

L'hémérocalle est considérée comme la vivace la plus cultivée d'Amérique du Nord, et l'une des cinq premières mondiales. Elle doit cette popularité à plusieurs qualités exceptionnelles : une robustesse exemplaire (survit des décennies sans entretien), une floraison estivale longue et colorée, une diversité variétale sans égale parmi les vivaces, et une facilité de culture accessible aux jardiniers débutants comme aux spécialistes. L'American Hemerocallis Society (AHS), fondée en 1946 et aujourd'hui rebaptisée American Daylily Society, est l'autorité internationale d'enregistrement (ICRA) et gère une base de données de plus de 100 000 cultivars — un record absolu pour une vivace herbacée.

« Chaque fleur ne vit qu'un jour — mais la succession de milliers de boutons crée un jardin éternel. »

Place au sein de la SFIB

La Société Française des Iris et Bulbeuses (SFIB), fondée en 1959 par Madame Gladys Clarke, a pour vocation de promouvoir l'ensemble des plantes bulbeuses et rhizomateuses. L'hémérocalle y côtoie naturellement l'iris, avec lequel elle partage de nombreux points communs : feuillage en éventail, culture similaire, floraison estivale complémentaire et communauté de passionnés hybrideurs. Ce dossier vise à offrir aux membres de la SFIB un panorama complet et rigoureux du genre, de sa botanique à ses développements les plus récents.

Chapitre I

Histoire et origine — De la Chine aux jardins du monde

L'hémérocalle est une plante de civilisation. Cultivée en Chine depuis plus de deux millénaires pour ses vertus alimentaires, médicinales et esthétiques, elle a voyagé le long des routes de la soie avant de conquérir les jardins européens au XVIe siècle et d'alimenter, au XXe siècle, la plus grande révolution d'hybridation de l'histoire des vivaces.

Berceau asiatique et usages millénaires

Le genre Hemerocallis est originaire d'Asie orientale : Chine (principal centre de diversité), Corée, Japon, Mongolie et Extrême-Orient russe. Les premières mentions écrites remontent à la pharmacopée chinoise classique : le Bencao (Matière médicale, 656 apr. J.-C.) documente ses propriétés « rafraîchissantes », et le Bencao Gangmu de Li Shizhen (dynastie Ming, 1596) consacre une entrée complète à la plante. Une illustration figure dans l'encyclopédie de la flore de l'ère Song dès 1059.

En Chine, les boutons floraux séchés de H. citrina constituent les célèbres « aiguilles d'or » (金针菜, jīnzhēncài), ingrédient fondamental de la cuisine traditionnelle : soupe aigre-piquante, porc moo shu, délice de Bouddha végétarien. L'hémérocalle était également le symbole traditionnel de la mère dans la culture chinoise, équivalent du chrysanthème ou du Magnolia — un enfant offrait des fleurs d'hémérocalle à sa mère en témoignage d'amour filial.

Symbole et langue des fleurs

En Chine ancienne, planter des Hemerocallis près de la maison familiale était censé faire « oublier les chagrins ». L'hémérocalle figure dans la poésie classique comme emblème de la douceur féminine et du foyer.

Introduction en Europe (XVIe–XVIIe siècles)

L'introduction en Europe est documentée à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, probablement via les routes commerciales de l'Asie centrale. Les étapes clés :

1554
Le botaniste belge Rembert Dodoens décrit Lilium luteum (notre H. lilioasphodelus) dans son Cruydeboeck — première mention européenne d'une hémérocalle.
1576
Matthias de Lobel publie la première illustration de H. fulva sous le nom de Lirioasphodelus phoeniceus dans ses Plantarum seu stirpium historia.
1601
Carolus Clusius cite les hémérocales dans son Rariorum Plantarum Historia. John Gerard les mentionne dans son Herbal.
1712
Engelbert Kaempfer rapporte le cultivar 'Kwanso' (double) du Japon vers l'Europe.
1753
Linné formalise la nomenclature dans Species Plantarum en nommant H. flava et H. fulva.

En France, le mot « hémérocalle » apparaît dès 1573 dans les Commentaires de Matthiolus sur Dioscoride traduits par Antoine du Pinet, puis sous la plume de François de Malherbe en 1628 dans ses Poésies.

L'Amérique du Nord : naturalisation et hybridation (XVIIe–XIXe siècles)

L'Amérique du Nord accueille ses premières hémérocales au XVIIe siècle avec les colons européens. H. fulva, plantée devant fermes et cimetières, s'échappe rapidement des jardins pour coloniser les bords de route, fossés et talus de tout l'est du continent : d'où ses surnoms de ditch lily (lis de fossé) et railroad daylily. Chaque colonie de bord de route descend végétativement d'un même clone triploïde stérile, appelé 'Europa'.

La révolution moderne (XXe siècle)

L'hybridation scientifique commence en 1892 lorsque le Britannique George Yeld présente 'Apricot', le premier hybride nommé, issu du croisement H. lilioasphodelus × H. middendorffii. Mais c'est aux États-Unis que la révolution éclate.

Arlow Burdette Stout (1876–1957), directeur des laboratoires du New York Botanical Garden (1911–1947), réalise quelque 50 000 pollinisations croisées, enregistre plus de 100 cultivars et publie en 1934 sa monographie fondatrice, Daylilies: The Wild Species and Garden Clones, unique ouvrage exhaustif sur le genre. Il découvre en 1930 H. fulva var. rosea aux fleurs rosées — découverte capitale pour l'extension de la palette vers les roses, lavandes et pourpres.

1900
4 cultivars nommés dans le monde entier.
1940
577 cultivars. L'hybridation prend son essor aux États-Unis.
1946
Fondation de la Midwest Hemerocallis Society (Shenandoah, Iowa), devenue American Hemerocallis Society, puis American Daylily Society.
1950
3 284 cultivars. Première remise de la Stout Silver Medal.
1960s
Révolution des tétraploïdes : Orville Fay, Hamilton P. Traub, Robert Griesbach transforment radicalement le genre via la colchicine.
2000
48 354 cultivars. La rouille (Puccinia hemerocallidis) fait son apparition aux États-Unis.
2024
100 000 cultivars enregistrés : record mondial absolu pour une vivace herbacée.
Chapitre II

Description botanique — Structure, morphologie et biologie

L'hémérocalle présente une architecture végétale originale, distincte à la fois des vrais lis (Lilium) et des iris. Sa compréhension est indispensable pour réussir culture et hybridation.

Classification systématique (APG IV, 2016)

RangTaxon
RègnePlantae
CladeAngiospermes, Monocotylédones
OrdreAsparagales
FamilleAsphodelaceae Juss. (nom conservé, APG IV 2016)
Sous-familleHemerocallidoideae
GenreHemerocallis L. (1753)
Espèces16 espèces reconnues (Plants of the World Online, Kew 2020)
Nombre chromosomiqueBase x = 11 ; diploïdes 2n = 22, triploïdes 2n = 33, tétraploïdes 2n = 44

Appareil végétatif

Système racinaire

L'hémérocalle ne possède ni bulbe, ni rhizome au sens strict. Son système racinaire est fasciculé, composé de deux types de racines :

Racines fibreuses : minces, ramifiées, assurant l'absorption hydrique et minérale. Racines tubéreuses fusiformes : renflées en forme de fuseau, blanc crémeux, servant de réserves d'eau et d'amidon — atout majeur de la résistance à la sécheresse. Hemerocallis fulva produit en outre des stolons souterrains qui lui permettent une expansion latérale agressive. Des racines contractiles contribuent à maintenir la couronne à la profondeur optimale dans le sol.

La couronne

La couronne est le noyau blanc et compact situé à la jonction des feuilles et des racines. Elle constitue la vraie tige de la plante, réduite à un plateau. Elle émet les feuilles et les hampes par sa face supérieure, les racines par ses faces latérales et inférieures. Lors de la plantation, la couronne doit être positionnée au niveau du sol ou à 1–2,5 cm maximum en dessous : une plantation trop profonde compromet la floraison et favorise la pourriture.

Feuilles

Les feuilles sont basales, sessiles, linéaires à lancéolées-linéaires, disposées de façon distique (sur deux rangs opposés) donnant un port en éventail arqué. Elles portent une carène (nervure médiane) proéminente sur la face inférieure. Leur longueur varie de 30 cm (H. minor) à plus de 1,50 m (H. fulva), leur largeur de quelques millimètres à 3 cm.

Trois comportements foliaires conditionnent la rusticité :

TypeAbréviation AHSComportementAdaptation climatique
Caduc (dormant)DORFeuillage disparaît entièrement avant/après les geléesMeilleur pour le nord de la France, Europe continentale, zones froides
Persistant (evergreen)EVFeuillage maintenu toute l'annéeAdapté aux hivers doux (Méditerranée, côtes atlantiques)
Semi-persistantSEVConservation partielle selon le climatIntermédiaire ; comportement variable selon la région

Hampes florales et inflorescence

Les hampes florales (scapes) sont des tiges aphylles (sans feuilles) émergeant directement de la couronne. Leur hauteur varie de 20 cm (nains) à plus de 150 cm (H. citrina var. altissima). Elles portent de 1 à 4 branches, chacune terminée par plusieurs boutons floraux. Le nombre de boutons par hampe varie de 12 à 15 en moyenne (certains cultivars en produisent plus de 30 ; H. multiflora peut atteindre 40 à 80 boutons).

Des bractées (feuilles modifiées) sous-tendent les branches ; leur forme est un critère d'identification des espèces. Certaines hampes produisent des proliférations : petites plantules aux nœuds, détachables et enracinables comme boutures.

Structure détaillée de la fleur

La fleur d'hémérocalle présente une symétrie trimère, actinomorphe. Elle comprend :

6
Tépales

En deux verticilles de 3 : tépales externes (sépaloïdes, légèrement plus étroits) et tépales internes (pétaloïdes, légèrement plus larges). Chaque tépale porte une nervure médiane distincte. Ils forment ensemble un tube infundibuliforme (en entonnoir).

6
Étamines

Soudées au tube du périanthe, filaments inégaux et incurvés vers le haut, portant des anthères linéaires-oblongues, dorsifixes, biloculaires, libérant du pollen jaune, brun ou orangé.

1
Pistil

Ovaire supère triloculaire (3 loges vertes), style unique terminé par un stigmate capité. Fruit : capsule trivalve contenant des graines noires et luisantes (rarement formée chez les triploïdes stériles).

Comportement floral et éphémérité

La durée de vie d'une fleur individuelle est d'un seul jour : c'est l'essence du nom Hemerocallis. L'AHS distingue trois comportements :

Fleurs diurnes : s'ouvrent le matin, se ferment en soirée (grande majorité des cultivars). Fleurs nocturnes (H. citrina, H. thunbergii) : s'ouvrent en fin d'après-midi, persistent toute la nuit. Fleurs à floraison prolongée (extended bloomer, abrév. E) : restent ouvertes 16 heures ou plus, un critère très recherché en hybridation.

Saisons de floraison

L'AHS classe les cultivars en sept catégories saisonnières : EE (très précoce, avril–mai), E (précoce), EM (début mi-saison), M (mi-saison), LM (fin mi-saison), L (tardive), VL (très tardive, septembre). La catégorie Re (remontant) désigne les cultivars produisant de nouvelles hampes après la floraison initiale, pouvant fleurir de mai jusqu'aux gelées.

Chapitre III

Espèces botaniques principales — Le patrimoine sauvage

Les 16 espèces reconnues du genre Hemerocallis forment la réserve génétique sur laquelle repose toute l'hybridation moderne. Leur connaissance est indispensable pour comprendre l'origine des couleurs, des parfums et des formes obtenus par les hybrideurs.

Les huit espèces clés pour l'horticulture

Hemerocallis fulva L'hémérocalle fauve — Lis d'un jour roux

Hauteur : 40–180 cm. Fleurs 5–12 cm, orange fauve avec ligne médiane pâle, peu ou pas parfumées. Floraison été. Triploïde dominant (2n = 33), stérile, propagation par stolons. Très envahissante. Historiquement la première introduite en Europe.

Triploïde · Stérile Invasive hors Asie
Hemerocallis lilioasphodelus Syn. H. flava — Le lis jaune

Hauteur : ±90 cm. Fleurs en trompette, jaune citron lumineux, ±10 cm, très parfumées. Floraison précoce (mai–juin), chaque fleur peut durer 1–3 jours. Feuillage bleu-vert. Diploïde (2n = 22). L'une des deux espèces fondatrices de l'hybridation moderne.

Diploïde · 2n=22 Très parfumée
Hemerocallis citrina L'hémérocalle citron — Floraison nocturne

Hauteur : 90–180 cm (var. altissima jusqu'à 180 cm). Fleurs jaune pâle citronné, ±15 cm, segments étroits, parfum puissant de citron et chèvrefeuille. Floraison nocturne, mi-saison à tardive. Principal usage alimentaire en Chine (« aiguilles d'or »).

Nocturne Aiguilles d'or
Hemerocallis minor L'hémérocalle naine

Hauteur : 30–50 cm. Feuillage graminiforme très étroit. Fleurs jaune pâle, ±5 cm, légèrement parfumées. Floraison fin printemps–début été. Originaire de Chine, Mongolie, Corée et Sibérie. Idéale pour rocailles, bordures basses et conteneurs.

Naine · Rocaille
Hemerocallis dumortieri L'hémérocalle de Dumortier

Hauteur : 50–60 cm. Boutons brun-rouge très ornementaux. Fleurs jaune doré à orangé, ±10 cm, très parfumées. Floraison très précoce (mai–juin), parmi les premières. Feuillage bleu-vert érigé. Corée, Chine, Japon. Rustique, zones 3–9.

Très précoce Très parfumée
Hemerocallis middendorffii L'hémérocalle d'Amour

Hauteur : 20–90 cm. Inflorescence subcapitée (2–6 fleurs groupées), fleurs jaune doré à orangé vif. Bractées ovales diagnostiques. Floraison précoce (juillet), remontée fréquente en septembre. Boutons chocolat. Extrême-Orient russe, Chine, Corée, Japon.

Remontante
Hemerocallis multiflora L'hémérocalle multiflore

Haute et ramifiée, distinguée par un nombre de boutons exceptionnel : 40 à 80 par hampe, record absolu du genre. Fleurs orange à jaune, 6–7 cm. Floraison très tardive (jusqu'en septembre). Endémique du Henan (Chine). Précieuse en hybridation pour améliorer la ramification.

40–80 boutons/hampe Très tardive
Hemerocallis thunbergii L'hémérocalle de Thunberg

Hauteur : ±50 cm. Fleurs jaune doré, parfumées, s'ouvrant préférentiellement en soirée. Floraison tardive (juillet–août). Originaire de Hokkaido (Japon). Feuillage caduc. Proche de H. citrina dont elle se distingue par sa taille plus compacte et sa distribution orientale.

Tardive · Japon

Collections de référence en France

Collection Nationale CCVS — Hémérocailles botaniques

La pépinière Bourdillon Iris (Angélique et Nicolas Bourdillon, Vendée) détient la Collection Nationale CCVS d'hémérocales botaniques, comprenant une vingtaine d'espèces et formes sauvages du genre. Cette collection constitue une référence patrimoniale précieuse pour la SFIB et la communauté française des amateurs d'hémérocales.

Site : bourdillon-iris.com

Chapitre IV

Variétés et hybrides — 100 000 cultivars et au-delà

Aucune autre vivace herbacée ne peut se vanter d'une diversité variétale comparable à celle des hémérocales. Avec plus de 100 000 cultivars enregistrés, couvrant toutes les couleurs, toutes les formes et toutes les tailles, le genre offre aux jardiniers et aux hybrideurs un champ d'exploration virtuellement infini.

Les grandes formes florales

FormeDéfinition AHSCaractéristiques
Simple (standard)6 tépales, 3+3La forme la plus courante ; tépales ronds à allongés
DoublePlus de 6 segmentsTypes hose-in-hose (corolle dans corolle) ou type pivoine (multiples pétales)
SpiderRatio longueur/largeur ≥ 4:1Tépales très étroits, longilignes ; certains atteignent 7:1 ou 8:1
Forme inhabituelle (UF)Tépales crispés, en cascade ou spatulésSous-types : crispata (crispé), cascade (tépales récurvés), spatulé (extrémité élargie)
PolymèrePlus de 3 sépales et 3 pétalesEx. : 4+4 ou 5+5 tépales (rare)
SculptéTissu pétaloïde supplémentaire en surfaceEffet tridimensionnel sur les tépales

Motifs et ornements

La palette des motifs est aussi riche que celle des couleurs. Les principaux motifs reconnus par l'AHS :

Zone oculaire (eye zone) : bande colorée contrastante en anneau autour de la gorge, souvent plus sombre que les tépales. Bordure (edge) : liseré contrasté sur les bords des tépales — doré, argenté, blanc ou bicolore. Filigrane (watermark) : zone de couleur plus claire entre la gorge et l'œil. Halo : zone de teinte intermédiaire entourant l'œil. Dents de requin (teeth/shark tooth edge) : bords des tépales fortement denticulés — trait caractéristique et très recherché des tétraploïdes modernes. Froufrous (ruffles) : bords ondulés, un signe de sophistication horticole.

Les hybrideurs majeurs

HybrideurPériodeContribution
Arlow Burdette Stout1920–1950Père de l'hybridation moderne ; 100+ cultivars, monographie 1934, 'Theron' (1er rouge)
Orville Fay1950–1970Pioneer des tétraploïdes, fonde la lignée tétraploïde moderne
R.W. (Bill) Munson Jr.1960–2000Force motrice des tétraploïdes, auteur de Hemerocallis, The Daylily (Timber Press, 1989)
Steve Moldovan1970–1990Cultivars rustiques pour les zones nordiques
Patrick Stamile1980–present3 Stout Silver Medals ; séries « Candy », yeux saturés, bordures complexes
Dan Trimmer1990–presentWater Mill Gardens ; yeux saturés, ruffles, dents

Cultivars emblématiques

'Stella de Oro' W. Jablonski, 1975 · Stout Medal 1985

Le cultivar le plus vendu au monde. Miniature doré (7 cm), hampes 30–60 cm. Premier remontant véritable, fleurit de mai aux gelées. Dormant, diploïde, légèrement parfumé, floraison prolongée (+16 h).

RemontantMiniature
'Hyperion' F.B. Mead, 1925

Le cultivar historique qui a révélé les hémérocales au grand public. Grande fleur jaune pâle (14 cm), intensément parfumée. Encore très planté un siècle après son introduction. Standard de référence.

Parfumé
'Frans Hals' W.B. Flory, 1955

Le bicolore orange et jaune le plus reconnaissable. Nommé d'après le peintre hollandais du Siècle d'or. Robuste, florifère, encore très courant dans les jardins.

Bicolore
'Happy Returns' H. Kaskel, 1986

Jaune citron délicat, hampe 45 cm. Remontant fiable, fleurit de juin à l'automne. Issu de 'Stella de Oro', il en reprend la facilité mais avec une fleur plus grande et plus claire.

Remontant
'Primal Scream' P. Stamile · Stout Medal 2003

Fleurs tangerine éclatant, 19–22 cm, tépales étroits, torsadés et récurvés. Spectaculaire « spider-form » tétraploïde. L'un des plus grands cultivars existants.

SpiderTétraploïde
'Catherine Woodbery' F. Childs, 1967 · Stout Medal 1975

Lavande-rose pastel avec gorge verte. Témoigne de l'élargissement de la palette au-delà des oranges et jaunes. Parfumée. Standard de l'ère classique, encore très belle.

LavandeParfumée

La Stout Silver Medal

La Stout Silver Medal, décernée annuellement depuis 1950 par l'AHS, est la plus haute distinction du monde des hémérocales, équivalent du Dykes Medal pour les iris. Elle est attribuée au cultivar le plus exceptionnel ayant démontré sa valeur sur plusieurs années de culture dans différentes régions. Depuis 1996, tous les lauréats sont des tétraploïdes. Le lauréat 2025 est 'Explosion in the Paint Factory' (Richard Howard).

Chapitre V

Polyploïdie et révolution tétraploïde — Quand le doublement chromosomique change tout

La découverte en 1937 que la colchicine peut doubler le nombre de chromosomes a déclenché la plus profonde transformation de l'histoire des hémérocales. En quelques décennies, les tétraploïdes ont supplanté les diploïdes dans les concours et chez les hybrideurs les plus ambitieux — sans pour autant éclipser les diploïdes dans les jardins.

Le nombre chromosomique de base

Le nombre de base du genre est x = 11. Les espèces sauvages sont naturellement diploïdes (2n = 2x = 22). Certaines formes de H. fulva ('Europa', 'Kwanso', 'Flore Pleno') sont triploïdes (2n = 3x = 33) — quasi stériles, se propageant uniquement végétativement. Aucun tétraploïde naturel n'a été identifié dans les populations sauvages : ils sont tous obtenus artificiellement.

2n = 22
Diploïde standard (toutes les espèces sauvages)
2n = 33
Triploïde stérile (H. fulva 'Europa', 'Kwanso')
2n = 44
Tétraploïde induit (colchicine, oryzaline)
~50 %
Cultivars diploïdes enregistrés (AHS)
~42 %
Cultivars tétraploïdes enregistrés

La technique de conversion à la colchicine

Hamilton P. Traub publie dès 1949–1951 ses travaux pionniers sur l'induction de polyploïdie chez Hemerocallis. W. Quinn Buck obtient les premiers tétraploïdes fleuris en Californie en 1947. La technique consiste à traiter les graines, semis ou méristèmes avec une solution de colchicine à 0,1–0,2 %, qui bloque la mitose et provoque la duplication des chromosomes sans division cellulaire. Les alternatives modernes incluent l'oryzaline, la trifluraline et l'amiprophos-méthyl (APM), souvent employés en culture in vitro (moins toxiques que la colchicine).

Attention — Toxicité de la colchicine

La colchicine est un alcaloïde extrêmement toxique extrait du Colchicum autumnale. Sa manipulation nécessite des équipements de protection individuelle adaptés (gants, lunettes, masque). Les doses thérapeutiques humaines sont voisines des doses toxiques. Elle ne doit en aucun cas être utilisée sans formation adéquate.

Avantages et limites des tétraploïdes

CritèreTétraploïdes (TET)Diploïdes (DIP)
Taille des fleursGénéralement plus grandesSouvent plus petites et délicates
Épaisseur des tépalesPlus épaisse, meilleure « substance »Plus fine, aspect plus naturel
Intensité des couleursPlus saturéeSouvent plus pastel et translucide
Dents / bordures complexesPossibles, très répanduesRares
Nombre de boutonsParfois inférieurSouvent plus généreux
Vitesse d'établissementPlus lentePlus rapide
Stout Silver Medal (depuis 1996)Tous les lauréatsAucun lauréat depuis 1995
Croisements inter-ploïdieTET × DIP = triploïdes stériles (inutilisables en hybridation)

Diploïdes et tétraploïdes : deux mondes parallèles

Un point crucial pour tout hybrideur : les croisements diploïde × tétraploïde produisent des triploïdes stériles (2n = 33), inutilisables en hybridation. Les deux niveaux de ploïdie évoluent donc en parallèle, avec leurs hybrideurs, leurs collections et leurs concours propres. De nombreux amateurs préfèrent les diploïdes pour leur grâce naturelle et leur facilité de culture ; les tétraploïdes dominent les concours et les catalogues professionnels haut de gamme.

« Les tétraploïdes ont ouvert des portes que les diploïdes n'avaient jamais osé pousser — mais les diploïdes restent la porte d'entrée naturelle dans le monde des hémérocales. » — Paraphrase d'un principe d'hybridation courant dans la communauté AHS
Chapitre VI

Culture et entretien — La vivace facile par excellence

L'hémérocalle est l'une des vivaces les plus accommodantes qui soient. Rustique, tolérante à la sécheresse, résistante aux maladies dans la grande majorité des situations, elle récompense un entretien minimal par une floraison généreuse et répétée pendant des années.

Conditions de culture optimales

ParamètreOptimalToléré
SolBien drainé, fertile, pH 6,0–7,0 (optimum 6,5), riche en matière organiqueSable à argile lourde si drainage assuré ; pH 5,5–8,0
EnsoleillementPlein soleil (≥ 6 h/j) — floraison maximaleMi-ombre (toléré ; recommandé pour cultivars rouges/pourpres en régions chaudes)
ArrosageRégulier ; 2,5–5 cm d'eau/semaine en floraisonTolère la sécheresse modérée une fois établie (racines tubéreuses)
Rusticité (USDA)Zones 3–9 (selon type de feuillage)Dormants : zones 1–3 ; persistants : zones 10–11
Températures extrêmesRésiste à −30 °C (dormants) et à de fortes chaleurs (si arrosé)

Plantation

La plantation s'effectue de préférence au printemps (après les gelées) ou en début d'automne (4 à 6 semaines avant les premières gelées). L'espacement recommandé est de 45 à 60 cm, permettant 3 à 5 ans de développement avant division.

1
Préparation du sol

Ameublir sur 30–40 cm, incorporer du compost mûr ou du fumier bien décomposé (2–5 cm en surface). Corriger le pH si nécessaire.

2
Trempage des racines nues

Immerger les racines 30 minutes dans l'eau tiède avant plantation pour les réhydrater.

3
Creuser et positionner

Former un monticule de terre au fond du trou, disposer les racines par-dessus en les étalant. La couronne doit être au niveau du sol ou à 1–2,5 cm maximum en dessous.

4
Combler et tasser

Remplir progressivement, tasser fermement pour éliminer les poches d'air, former une légère cuvette pour retenir l'eau d'arrosage.

5
Arroser abondamment

Arroser généreusement à la plantation et maintenir l'humidité les 2–3 premières semaines pendant l'enracinement.

6
Pailler

Étaler 5–7 cm de paillis organique autour des plants en évitant le contact avec la couronne. Maintient l'humidité, limite les adventices, enrichit le sol.

Fertilisation

L'hémérocalle est peu exigeante en nutriments. Un apport de fertilisant équilibré 10-10-10 (ou ratio 3-1-2 N:P:K) au printemps suffit à la plupart des cultivars. Un second apport après la première vague de floraison stimule la remontée pour les cultivars remontants. L'azote doit rester modéré : un excès favorise le feuillage luxuriant au détriment des fleurs et prédispose aux maladies foliaires.

Division des touffes

La division se pratique tous les 3 à 5 ans, plus fréquemment pour les remontants vigoureux (tous les 2–3 ans pour 'Stella de Oro'). Elle se fait au printemps ou après la floraison en fin d'été. On arrache la touffe entière, on lave les racines à l'eau pour visualiser la structure, on sépare les éventails individuels (chacun avec couronne, racines et feuilles), on raccourcit les feuilles à 15 cm et on replante. Cette opération rajeunit la plante et stimule une floraison plus abondante.

Entretien courant

Deadheading : suppression quotidienne des fleurs fanées pour l'esthétique et la stimulation de la remontée. Suppression des hampes : couper les hampes défleuries à la base. Nettoyage automnal : pour les dormants, couper le feuillage après les premières gelées ; pour les persistants, supprimer les feuilles abîmées au printemps. Tuteurage : non nécessaire sauf pour les cultivars à très hautes hampes (> 120 cm) dans les zones venteuses.

Hémérocales en pot

Les variétés miniatures et compactes ('Stella de Oro', 'Happy Returns', 'Pardon Me') s'adaptent très bien à la culture en conteneur. Utiliser des pots de 40–55 cm de diamètre minimum, avec un substrat léger et drainant (terreau + 25 % de perlite). Arrosage plus fréquent qu'en pleine terre (quotidien en plein été). Fertilisation bimensuelle avec engrais liquide équilibré. Division tous les 2–3 ans. Protection hivernale des pots en zone 7 et inférieures (garage non chauffé, voile d'hivernage).

Chapitre VII

Maladies et ravageurs — Une plante robuste, mais non sans vulnérabilités

L'hémérocalle est globalement peu sensible aux maladies et ravageurs. Deux menaces méritent cependant une attention particulière : la rouille, pathologie fongique émergente inscrite sur liste de quarantaine européenne, et la cécidomyie, insecte ravageur significatif en Europe du Nord.

La rouille des hémérocales — Puccinia hemerocallidis

Décrite pour la première fois en 1880 en Sibérie sur H. fulva, cette rouille est restée cantonnée à l'Asie orientale pendant plus d'un siècle avant de se mondialiser. Elle apparaît aux États-Unis en 2000 (Géorgie et Floride), puis en Europe : premier signalement en 2016 au Portugal (provinces de l'Alentejo côtier et de Madère). L'analyse génétique suggère une introduction depuis l'Amérique du Nord plutôt que depuis l'Asie. Elle figure sur la liste A1 de quarantaine de l'OEPP (EPPO).

Statut réglementaire européen

Puccinia hemerocallidis est un organisme de quarantaine EPPO (liste A1), ce qui signifie qu'elle n'est pas encore établie en Europe continentale mais constitue une menace avérée. Tout signalement doit être transmis au service de protection des végétaux local (DRAAF en France).

Symptômes

Pustules orangées (urédies) sur les deux faces des feuilles, entourées de taches chlorotiques évoluant vers des lésions sporulantes brunâtres. En cas d'attaque sévère, le feuillage dépérit complètement. Les urédospores germent rapidement sur feuillage mouillé (infection complète en 5 heures à 22 °C). Le cycle complet nécessite un hôte alternatif (Patrinia spp.), virtuellement absent en Europe, ce qui limite la maladie au stade urédien et réduit son potentiel épidémique en Europe continentale.

Gestion

Choisir des cultivars résistants (plusieurs listes disponibles sur le site AHS). Assainir rigoureusement le feuillage infecté (brûler, ne pas composter). Éviter l'arrosage par aspersion. Fongicides préventifs en cas de risque : azoxystrobine, chlorothalonil, tébuconazole, myclobutanil.

La cécidomyie des hémérocales — Contarinia quinquenotata

Ce petit diptère (2–3 mm) est particulièrement significatif en Europe. Probablement originaire d'Asie, il est signalé au Royaume-Uni dès 1989 (Wisley, Surrey) et s'est répandu en Grande-Bretagne et dans les pays du Benelux.

Univoltin (une génération par an), les femelles pondent dans les boutons floraux en développement en mai–juin. Les larves (jusqu'à 300 par bouton) se nourrissent à l'intérieur, provoquant un gonflement, une déformation et un avortement des boutons. Les cultivars à floraison précoce sont les plus exposés. Gestion : destruction des boutons infestés (ne pas composter), choix de cultivars tardifs, traitements au spinosad à l'émergence des adultes.

Autres problèmes courants

ProblèmeAgentSymptômesGestion
Leaf streakAureobasidium microstictumStries jaunes le long des nervures, taches à halo jauneFongicides préventifs, aération, éviter l'excès d'azote
ThripsFrankliniella spp.Boutons et fleurs déformés, striures argentéesSpinosad, pyrèthre naturel, pièges bleus
PuceronsDivers aphidiensDéformation des jeunes pousses, miellatJet d'eau, savon insecticide, auxiliaires (coccinelles)
LimacesArion spp., Deroceras spp.Perforation des jeunes feuilles et boutonsPièges à bière, phosphate ferrique (granulés)
Pourriture du colletSclerotium rolfsii, Fusarium, PhytophthoraJaunissement et mort des éventailsDrainage, réduire arrosage, fongicides systémiques
Chapitre VIII

Utilisation au jardin — Polyvalence et associations

L'hémérocalle s'adapte à pratiquement toutes les situations paysagères. De la bordure formelle aux jardins naturalistes en passant par la stabilisation des talus, elle apporte couleur, texture et faible entretien pendant tout l'été.

Situations et usages

Massifs et plates-bandes mixtes : en associant des cultivars de saisons de floraison échelonnées (précoce + mi-saison + tardive + remontant), il est possible d'obtenir un spectacle quasi continu de mai à octobre. La diversité des hauteurs (20 cm à 150 cm) permet toutes les compositions. Bordures : les variétés basses et miniatures ('Stella de Oro', 'Happy Returns') créent des lignes colorées nettes, particulièrement efficaces en bordure de haie ou de chemin. Talus et pentes : H. fulva et ses hybrides robustes stabilisent le sol de manière exemplaire grâce à leur réseau racinaire dense et profond. Couvre-sol : le feuillage touffu d'une plantation dense supprime efficacement les adventices. Jardins naturalistes : leur allure gracieuse et leur comportement spontané s'intègrent parfaitement dans les jardins de vivaces de style « nouvelle vague » (Piet Oudolf, Cassian Schmidt). Espaces publics : leur robustesse et leur faible entretien en font un choix privilégié pour les aménagements urbains, les ronds-points et les parcs.

Associations recommandées

Plante associéeIntérêt de l'associationSituation
Miscanthus, Panicum, PennisetumContraste de texture, mouvement, prolongement automnalPlein soleil, sol drainé
HostaContraste de feuillage (large vs étroit), relais saisonnierMi-ombre à ombre légère
Salvia nemorosa et hybridesVerticalité bleu-violet complémentaire au jaune-orangePlein soleil, sol drainé
Echinacea spp.Relais de floraison, même gamme chromatique, pollinisateursPlein soleil, sol bien drainé
Rudbeckia spp.Harmonies jaunes-orangées, fin de saisonPlein soleil à mi-ombre
Aster / SymphyotrichumRelève automnale, contrastes de couleurPlein soleil
Nepeta (herbe-aux-chats)Bordure parfumée, bleu-lavande, bon couvre-solPlein soleil, sol drainé
AgapanthusHarmonies de feuillage linéaire, bleu profond, régions doucesPlein soleil, régions sans gel
Iris germanicaComplémentarité saisonnière parfaite (iris = printemps, hémérocalle = été)Plein soleil, sol drainé

Hémérocales et pollinisateurs

Les hémérocales attirent les abeilles, les bourdons, les papillons et, dans les régions tempérées chaudes, certains colibris. Cependant, en tant que plantes non indigènes en Europe et en Amérique du Nord, elles n'assurent pas de fonction d'hôte larvaire pour les lépidoptères spécialisés. Leur valeur pour la biodiversité locale est réelle mais modeste comparée aux plantes autochtones. Pour un jardin à vocation biodiversitaire, les hémérocales seront avantageusement complétées par des vivaces indigènes riches en nectar (menthe, millepertuis, origan, scabieuse, etc.).

Hémérocales remontantes : maximiser la saison

Les cultivars remontants (abrév. Re) produisent de nouvelles hampes après la floraison initiale, prolongeant le spectacle de mai/juin jusqu'aux gelées. Les plus fiables pour la France : 'Stella de Oro', 'Happy Returns', 'Pardon Me' (rouge canneberge, miniature), 'Rosy Returns' (rose), 'Going Bananas' (jaune). La remontée dépend du climat (saison végétative longue et chaude), d'un arrosage régulier, d'une division fréquente (tous les 2–3 ans) et d'une fertilisation de relance après la première floraison.

Chapitre IX

Comparaison avec les iris — Complémentarité de deux reines de l'été

Pour les membres de la SFIB, habitués à l'excellence des iris, la comparaison avec l'hémérocalle est naturelle et éclairante. Ces deux genres partagent un feuillage en éventail, une facilité de culture et une communauté de passionnés, mais diffèrent profondément dans leur botanique, leur morphologie et leurs usages.

CritèreIris barbu (Iris germanica)Hémérocalle (Hemerocallis)
FamilleIridaceaeAsphodelaceae (ss-fam. Hemerocallidoideae)
Système racinaireRhizomes horizontaux épais, plantés à fleur de sol ou partiellement exposésRacines fasciculées tubéreuses partant d'une couronne, plantée à 1–2,5 cm
FeuillesEn éventail équitant (ensiformes, rigides, disposées sur un plan)Linéaires, distiques, arquées, plus souples et graminiformes
Structure florale3 sépales retombants (falls) avec barbe + 3 pétales dressés (standards), style pétaloïde6 tépales en entonnoir (3 internes + 3 externes, sans organe styloïde différencié visible)
Durée d'une fleur2–3 jours pour la fleur principale1 jour (certains cultivars 16–24 h prolongés)
Saison principalePrintemps (avril–juin) — floraison courte et spectaculaireÉté (juin–août) — floraison longue et progressive
EnsoleillementPlein soleil strict, drainage impératifPlein soleil à mi-ombre, plus tolérant à l'humidité
SolBien drainé, légèrement alcalin, azote faibleBien drainé, pH 6–7, plus tolérant à la matière organique
DivisionTous les 3–4 ans (juillet–août après floraison)Tous les 3–5 ans (printemps ou automne)
Ravageur principalPerceur de l'iris (Macronoctua onusta), pourriture bactérienne (Erwinia)Rouille (Puccinia), cécidomyie (Contarinia), leaf streak
ParfumFréquent et souvent intense (nombreux cultivars)Présent chez certaines espèces (H. lilioasphodelus, H. citrina, H. dumortieri) et cultivars sélectionnés
Cultivars enregistrés~70 000–80 000 (AIS, tous types iris)+100 000 (AHS/ADS, 2024) — le record mondial
RemontancePrésente chez certains cultivars (iris remontants)Très développée (toute une catégorie « Re »)
RusticitéZones 3–9 en généralZones 3–9 (certains 1–11 selon le type)

Complémentarité saisonnière

L'argument décisif pour cultiver les deux genres ensemble : l'iris achève sa floraison exactement au moment où l'hémérocalle commence la sienne. Le feuillage arqué et persistant de l'hémérocalle masque élégamment le déclin des feuilles d'iris en milieu et fin de saison. Les deux genres ont en commun une rusticité exemplaire et une facilité de multiplication végétative. Cette complémentarité justifie pleinement leur réunion au sein de la SFIB, qui couvre les deux groupes avec un soin égal.

« Plantez des iris pour le printemps, des hémérocales pour l'été : vous aurez un jardin fleuri de mars à octobre avec deux vivaces qui ne demandent presque rien. » — Principe d'association courant dans les jardins de vivaces spécialisés

Différences en hybridation

Les deux genres ont suivi des trajectoires d'hybridation parallèles mais distinctes. La génétique de l'iris barbu est dominée par les loci pigmentaires du complexe anthocyanine (loci Pl, plicata, amoena, luminata, etc.) avec des interactions épistatiques complexes. Chez l'hémérocalle, la génétique des couleurs est plus simple en apparence mais reste largement non élucidée : les caroténoïdes (jaune-orange), les anthocyanines (rouge-violet) et leurs interactions produisent une palette extraordinairement étendue. La polyploïdie induite est un outil majeur chez les hémérocales (tétraploïdes omniprésents) ; chez les iris barbus, les tétraploïdes existent mais sont moins représentés.

Chapitre X

Bilan, curiosités et perspectives — La beauté d'un jour n'a pas fini d'émerveiller

Dossier se clôt sur un panorama des atouts et limites de l'hémérocalle, un inventaire de ses faits les plus étonnants — de ses vertus culinaires à ses records d'hybridation — et un regard prospectif sur les défis qui animent la communauté internationale des hybrideurs.

Atouts majeurs

Robustesse exceptionnelle : résistante à la sécheresse, tolérante à une large gamme de sols et de conditions climatiques, elle survit des décennies d'abandon — les colonies de H. fulva près de ruines de fermes coloniales américaines en témoignent depuis plus de 300 ans. Diversité variétale inégalée : plus de 100 000 cultivars couvrant toutes les tailles (20 cm à 180 cm), formes (simple, double, spider, inhabituelle), couleurs (toutes sauf le bleu pur et le blanc pur) et motifs imaginables. Entretien minimal : division occasionnelle, suppression des fleurs fanées si désiré, aucun tuteurage nécessaire pour la majorité des cultivars. Floraison prolongée : la combinaison de cultivars à saisons différentes et de remontants permet un spectacle continu de mai à octobre.

Limites à connaître

Durée de vie d'une fleur : un seul jour — ce qui reste une déception pour qui attendait la permanence d'une rose ou d'un iris. En pratique, la succession de boutons compense largement cette contrainte. Invasivité de H. fulva : dans les contextes naturels ou semi-naturels d'Amérique du Nord, H. fulva peut déplacer la flore indigène dans les prairies et lisières forestières. Les cultivars horticoles modernes ne présentent généralement pas ce comportement. Valeur pour la biodiversité locale limitée : en tant que plante exotique en Europe et en Amérique, l'hémérocalle n'assure pas la fonction d'hôte larvaire des insectes indigènes spécialisés. Son intérêt pour les pollinisateurs est réel (nectar) mais moins important que les plantes autochtones.

Curiosités et records

L'hémérocalle à table

Les boutons floraux séchés de H. citrina constituent les « aiguilles d'or » (金针菜, jīnzhēncài) de la gastronomie chinoise. De vastes champs de production existent dans les provinces du Henan et du Shanxi, ainsi qu'à Taïwan où les plantations de Chike Mountain attirent des milliers de visiteurs chaque été. Les boutons frais, dont le goût évoque un croisement entre l'asperge et le haricot vert, peuvent être sautés, frits en tempura ou intégrés aux salades. Les racines tubéreuses et les très jeunes feuilles sont également comestibles en cuisine asiatique.

Précautions alimentaires

Ne jamais confondre avec les vrais lis (Lilium), très toxiques pour les chats. Consommer les boutons frais avec modération (traces de composés de type colchicine, détruits par la cuisson ou le séchage). Ne jamais consommer les fleurs de plantes traitées aux pesticides. La cuisson (sauté, soupe) élimine les composés potentiellement irritants.

Phytochimie et pharmacologie

Une revue internationale de 2021 recense 266 métabolites secondaires dans le genre : 110 composés volatils, 41 flavonoïdes, 39 alcaloïdes, 29 terpénoïdes, 14 anthraquinones et 15 phénylpropanoïdes. Les extraits éthanoliques de H. citrina montrent des effets antidépresseurs documentés dans des modèles murins, agissant via la régulation des enzymes MAO et des récepteurs aux œstrogènes. Des propriétés anti-inflammatoires et neuroprotectrices sont documentées dans plusieurs publications de haut niveau (Food & Function, Phytotherapy Research).

Records d'hybridation

L'hémérocalle détient vraisemblablement le record mondial de cultivars enregistrés pour une vivace herbacée avec plus de 100 000 noms à l'AHS. Le prix record en vente aux enchères dépasse les 7 500 $ pour certains hybrides de pointe. Les deux « saints graals » de l'hybridation moderne — la fleur bleu pur et le blanc pur — n'ont toujours pas été atteints, mobilisant l'énergie de centaines d'hybrideurs à travers le monde. Aucun cultivar enregistré n'est encore réellement bleu ou blanc pur ; on parle de « quasi-bleus » (lavende intense) et de « quasi-blancs » (crème pâle).

La scène européenne et française

L'Europe, berceau de l'hybridation pionnière avec George Yeld et Amos Perry, connaît un renouveau remarquable. L'Allemagne domine avec des hybrideurs prolifiques comme Frank Schueler (300+ cultivars), Harald Juhr et Werner Reinermann. La Pologne contribue avec Jerzy Bodalski et le Frère Stefan Franczak. En France, la pépinière Bourdillon Iris (Vendée) et ses homologues spécialisées — Les Hémérocalles de la Pointe (Bretagne), Iris 26 (Drôme) — enrichissent l'offre. La société Hemerocallis Europa e.V. (Allemagne) fédère les amateurs européens et décerne le European Trophy of the Year.

Perspectives et défis de l'hybridation moderne

La communauté internationale des hybrideurs s'attèle à plusieurs objectifs ambitieux pour les prochaines décennies :

Le bleu et le blanc purs : objectifs absolus, encore hors de portée par les voies génétiques conventionnelles. L'amélioration de la résistance à la rouille : face à l'avancée de Puccinia hemerocallidis en Europe, sélectionner des cultivars naturellement résistants est une priorité. Extension de la remontée en climat tempéré frais : les cultivars remontants actuels nécessitent des étés longs et chauds — leur adaptation aux conditions du nord de la France et de l'Europe centrale reste un enjeu majeur. Valorisation culinaire européenne : les boutons d'hémérocales commencent à apparaître dans les cuisines gastronomiques européennes, ouvrant un marché de niche pour les producteurs spécialisés. La durabilité en jardin public : leur rusticité et leur faible entretien en font des candidats idéaux pour les espaces verts à gestion différenciée, en remplacement de plantes exigeantes en eau et en traitement.

« Avec plus de 100 000 cultivars et aucun bleu en vue, le meilleur de l'hémérocalle reste peut-être à créer. »


Sources et références principales

American Hemerocallis Society / American Daylily Society — Base de données des cultivars, règlement d'enregistrement, système de prix. daylilies.org

Stout, A.B. (1934) — Daylilies : The Wild Species and Garden Clones, Both Old and New, of the Genus Hemerocallis. Macmillan, New York. Réimpression Saga Press, 1986.

Munson, R.W. Jr. (1989) — Hemerocallis, The Daylily. Timber Press, Portland.

Wikipedia — Daylily. en.wikipedia.org

Hemerocallis-species.com — Hemerocallis History. hemerocallis-species.com

New York Botanical Garden — Stout Medal Winners Research Guide ; Dr. Stout's Daylily Dalliance. nybg.org

Bourdillon Iris (CCVS) — Collection nationale d'hémérocales botaniques. bourdillon-iris.com

Clemson HGIC — Daylily. Home & Garden Information Center. hgic.clemson.edu

University of Missouri Extension — Daylily: America's Favorite Perennial. ipm.missouri.edu

The Tree Center — What are Tetraploid Daylilies? thetreecenter.com

Silva et al. (2016) — First Report of Daylily Rust in Portugal. Plant Disease 100:2163.

AHS Daylily Dictionary — Gall Midge. daylilies.org

Plants of the World Online (Kew, 2020) — Hemerocallis L. powo.science.kew.org