Il est des murs qui parlent. Ceux de l'Akh-menou — la salle des fêtes de Thoutmosis III, érigée à Karnak vers 1450 avant notre ère — murmurent depuis trente-cinq siècles dans une langue mi-pierre, mi-botanique. Sur leurs parois se déploie le récit silencieux d'un jardin que nul ne peut visiter, si ce n'est par les yeux d'un pharaon conquérant : une cinquantaine d'espèces végétales rapportées des campagnes de Syrie-Palestine, gravées avec une précision qui stupéfie encore aujourd'hui les botanistes.
Pour la Société Française des Iris et Plantes Bulbeuses, ce lieu revêt une signification particulière. L'égyptologue et botaniste Annette Giesecke, s'appuyant sur l'étude monumentale de Nathalie Beaux publiée chez Peeters en 1990, y a reconnu des représentations d'iris parmi les végétaux du « Cabinet des plantes » de Thoutmosis. Si cette identification est exacte — et les arguments en sa faveur sont sérieux — nous nous trouvons face au plus ancien témoignage documenté d'iris à vocation ornementale dans l'histoire humaine. Un point zéro de l'iridophilie.
L'Akh-menou : une salle des fêtes pas comme les autres
L'Akh-menou — dont le nom peut se traduire par « Celui qui est efficace dans les monuments » ou « Le plus glorieux des monuments » — est une des créations architecturales les plus originales de Karnak. Thoutmosis III, ce pharaon que l'on surnomme parfois le Napoléon de l'Égypte ancienne, la fit construire après la mort d'Hatchepsout, dont il avait longtemps partagé le pouvoir dans une corégence complexe.
La salle est remarquable pour son plan atypique : les colonnes centrales y imitent non les traditionnels papyrus, mais des mâts de tente à tête campaniforme, évoquant les pavillons de fête du désert. C'est dans une salle latérale de ce complexe — la Botanical Chamber comme la nomment les égyptologues anglophones, ou Kammer des Thutmosis III dans la tradition allemande — que se trouvent les reliefs dits botaniques, répartis sur trois registres de paroi.
— Nathalie Beaux, Le Cabinet de curiosités de Thoutmosis III, 1990
Un jardin né de la guerre
Thoutmosis III est avant tout un conquérant. Ses dix-sept campagnes militaires en Syrie-Palestine transformèrent l'Égypte en empire. Mais ce guerrier était aussi un homme de curiosité encyclopédique : il rapportait de ses expéditions des animaux vivants, des minéraux précieux, et des plantes — par centaines. Les annales de Karnak, gravées sur les murs du temple d'Amon, décrivent avec une précision comptable ces butins naturels.
La Botanical Chamber en serait la synthèse iconographique : une sorte de catalogue visuel, un herbier de pierre, commandé sans doute peu après la troisième campagne (vers 1457 av. J.-C.), qui ramena d'Asie Mineure un matériel botanique d'une richesse inédite. Les graveurs y travaillèrent vraisemblablement sur la base de spécimens apportés vivants, ou de croquis pris sur le terrain — un protocole remarquable pour l'époque.
La troisième campagne de Thoutmosis III (an 25 de son règne, vers 1457 av. J.-C.) franchit le Jourdain et s'aventura jusqu'à Niy, en Syrie septentrionale. C'est lors de cette expédition que le pharaon chassa l'éléphant dans les environs d'Apamée et rapporta, selon ses propres annales, un « butin de plantes remarquables ». Le terme hiéroglyphique utilisé est kherep-nefer, que l'on peut traduire par « choses belles et étranges ».
L'étude de Nathalie Beaux : une archéobotanique pionnière
Pendant près d'un siècle après la publication des gravures par Auguste Mariette en 1875, les reliefs de la Botanical Chamber restèrent une curiosité savante sans interprétation botanique satisfaisante. C'est Nathalie Beaux qui entreprit, dans sa thèse publiée sous les auspices de Peeters (Louvain, 1990), le premier travail systématique d'identification.
Sa méthode est rigoureuse : elle croise les représentations avec les textes hiéroglyphiques qui les accompagnent parfois, consulte les flores de Syrie-Palestine susceptibles de correspondre aux époques concernées, et établit des degrés de certitude pour chaque identification. Sur les cinquante-deux ensembles de végétaux qu'elle recense, une trentaine reçoit une identification botanique probable ou certaine.
Ses grandes catégories d'identification
Beaux distingue plusieurs grands groupes parmi les végétaux représentés : des cucurbitacées (concombres, coloquintes), des légumineuses, plusieurs espèces de la famille des Aracées, des plantes à bulbe ou à rhizome parmi lesquelles des Arum et des Nymphaea, des arbustes et des représentants de la flore de zones humides. C'est dans ce dernier groupe — plantes à feuilles ensiformes, à fleurs à trois pétales relevés — que s'inscrit la possible représentation d'iris.
Nathalie Beaux identifie sur l'un des panneaux une plante à feuilles linéaires engainantes et à fleur stylisée trifide qui correspond morphologiquement à un iris. Elle propose l'identification Iris pseudacorus (iris des marais, natif d'Europe et du Proche-Orient) ou Iris pallida, encore présent aujourd'hui en Palestine et en Syrie côtière. Annette Giesecke, dans son ouvrage The Mythology of Plants (2014), reprend et renforce cette identification en la confrontant aux flores actuelles du Levant.
Que représentaient ces plantes pour les Égyptiens ?
Il serait naïf de lire ces reliefs comme un simple catalogue naturaliste. Dans la pensée égyptienne, le végétal porte une charge symbolique dense. Les plantes rares venues des pays lointains incarnent la domination du pharaon sur les marges du monde connu ; leur représentation pérenne sur les murs du temple d'Amon leur confère une existence éternelle dans le ka — la force vitale — du roi.
Plus subtilement, certains égyptologues voient dans ces reliefs une forme de « jardin cosmologique » : en gravant ces plantes dans l'espace sacré du temple, Thoutmosis III reproduisait symboliquement la création du monde, dont le dieu Amon est l'architecte. Chaque espèce exotique devient une preuve supplémentaire de la puissance divine du pharaon, capable de soumettre à sa volonté les productions de la nature entière.
— Annette Giesecke, The Mythology of Plants, 2014
Mariette et la redécouverte moderne
C'est Auguste Mariette, le grand égyptologue français fondateur du Service des Antiquités de l'Égypte, qui publia en 1875 les premières reproductions gravées de la Botanical Chamber dans son monumental Karnak : étude topographique et archéologique. Ses graveurs firent un travail remarquable, même si, par endroits, l'interprétation artistique prend le dessus sur la restitution archéologique fidèle.
Ces planches, numérisées et aujourd'hui accessibles via les protocoles IIIF des grandes bibliothèques numériques (Bibliothèque nationale de France, Heidelberg Digitale Bibliothek), constituent la principale source visuelle pour comparer les identifications botaniques modernes aux représentations originales. La visionneuse proposée dans cet article permet cette comparaison directe.
Les relevés de la Botanical Chamber ont été réalisés à plusieurs reprises : par Mariette (1875), par les épigraphistes de l'Oriental Institute de Chicago dans le cadre de l'Epigraphic Survey (années 1930–1960), et plus récemment par les équipes du Centre franco-égyptien d'étude des temples de Karnak (CFEETK). Ces différentes séries offrent des niveaux de précision et de fidélité variables, précieux pour recouper les identifications botaniques.