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Les pionniers oubliés :
De Bure, Jacques, Lémon

Les origines de l’iris cultivé en France, 1820–1860.
Quand la sélection dans les semis hasardeux précédait l’hybridation raisonnée.

Dossier historique · SFIB 2026
Introduction
Trois hommes, un iris
Bien avant les hybridations raisonnées du XXe siècle, trois Français ont posé les fondations de l’iridophilie mondiale en sélectionnant des semis issus de pollinisations naturelles. Leur méthode — récolter les graines fécondées par les bourdons, semer des milliers de plants, puis sélectionner les plus beaux — a produit des cultivars si remarquables que certains, comme ‘Madame Chéreau’ (1844), sont encore cultivés presque deux siècles plus tard.

Entre 1820 et 1860, Marie-Guillaume de Bure, Henri-Antoine Jacques et Jean-Nicolas Lémon forment une chaîne de transmission unique dans l’histoire horticole : un rentier visionnaire, un jardinier royal et un pépiniériste passionné qui ont transformé des espèces botaniques sauvages en un marché horticole florissant de plus de 150 variétés nommées, sans jamais pratiquer un seul croisement à la main.

De Bure, bibliophile fortuné, pressent dès 1836 l’existence de « types primitifs » (pallida, variegata) comme parents de tous les iris de jardin — une intuition que la science ne confirmera qu’un demi-siècle plus tard. Jacques, jardinier en chef du roi Louis-Philippe, distribue ses semis aux horticulteurs parisiens et assure le relais entre le savant amateur et le commerce. Lémon, héritier d’une pépinière à Belleville, porte l’iris au rang de plante vedette en offrant au public un catalogue sans précédent de variétés nommées, dont l’immortelle ‘Mme Chéreau’.

« De Bure ne créa aucun semis par l’hybridation. »

— Richard Cayeux, « Histoire des Iris Français », Iris et Bulbeuses n° 139, 2000

L’histoire de ces « sélections hasardeuses » — un terme qui ne doit rien au hasard mais tout à la patience — éclaire la transition fondamentale entre la cueillette dans la nature et la création raisonnée par l’homme. Elle rappelle aussi que la France, avant de céder le flambeau à l’Angleterre et aux États-Unis, fut le berceau mondial de l’iris de jardin.

Société Française des Iris et Bulbeuses · Iris et Bulbeuses · Dossier historique, mars 2026
Chapitre I
Marie-Guillaume de Bure, le « père de la culture de l’iris »
Marie-Guillaume de Bure
1781 – 1842 · Malétable (Orne) & Paris
Bibliophile, rentier, amateur d’iris. Issu de la dynastie De Bure, libraires sur le quai des Grands-Augustins à Paris depuis le XVIIe siècle. Créateur de l’Iris ‘Buriensis’, premier cultivar d’iris nommé et commercialisé de l’histoire.

Un bibliophile dans son jardin normand

Marie-Guillaume de Bure est issu de l’illustre dynastie des De Bure, qui domina le commerce du livre ancien en France pendant près de deux siècles. Guillaume-François Debure (1731–1782) y créa la Bibliographie instructive et fut le premier à décrire la Bible de Gutenberg. Cette fortune familiale permit à Marie-Guillaume de vivre de ses rentes et de s’adonner à sa passion pour les iris. Comme l’a écrit Sylvain Ruaud, ce descendant d’éditeurs illustres avait les moyens de se consacrer entièrement à l’horticulture.

Son jardin principal se trouvait à Malétable, commune de l’Orne (Normandie) dont il fut maire et où il est enterré, bien qu’il conservât des liens étroits avec Paris. C’est dans ce jardin normand que De Bure réalisa, vers 1822, la sélection qui allait changer l’histoire de l’iris.

‘Buriensis’ : le premier cultivar d’iris nommé

L’Iris ‘Buriensis’, baptisé d’après son propre nom, était issu de semis d’Iris plicata (une forme naturelle d’I. pallida). Il présentait des fleurs plus grandes que celles du plicata d’origine, avec un coloris blanc bordé et piqueté de bleu-violacé rosé et une tige bien ramifiée. La date exacte fait débat : la tradition le situe vers 1822 (d’après E.H. Krelage, 1921), mais des recherches récentes suggèrent qu’il pourrait remonter aux années 1810, et le Wiki AIS indique même 1813 comme date d’introduction. Ce cultivar, aujourd’hui disparu — il était encore commercialisé en 1920 —, aurait ressemblé à ‘True Delight’ (Sturtevant, 1924).

Les observations fondatrices de 1837

De Bure publia ses résultats dans deux articles complémentaires en 1837. Le premier, « Observations sur le semis des iris », parut en mars 1837 dans les Annales de Flore et de Pomone (vol. 5, pp. 180-184). Le second, « Observation sur la reproduction des iris par les semis », fut publié en mai 1837 dans les Annales de la Société royale d’horticulture de Paris (tome XX, pp. 344-348).

Résultats des semis de 1836 — Sur 404 plantes issues de graines d’I. buriensis, 144 fleurirent. Aucune ne reproduisit ni I. plicata ni I. buriensis. 17 donnèrent des fleurs de différentes nuances de bleu sur fond blanc, 124 produisirent des variétés « de toutes nuances de l’Iris squalens », et parmi les trois dernières se trouvaient un pallida et deux variegata.

Cette reproduction de l’Iris pallida et du variegata par les graines provenant originairement du plicata semble devoir conduire à cette conclusion que le pallida et le variegata sont deux types primitifs dont est sortie une partie des espèces communes. — M.-G. de Bure, Annales de la Soc. royale d’horticulture, mai 1837

Cette intuition prophétique ne sera confirmée que quatre-vingts ans plus tard, quand W.R. Dykes explorera les montagnes à l’est de l’Adriatique et que l’Anglais A.J. Bliss prouvera expérimentalement que les prétendues « espèces » amoena, neglecta, plicata et squalens étaient en réalité des hybrides naturels de pallida × variegata.

De Bure dans la littérature iridophile

Clarence Mahan (1939–2013), ancien président de l’American Iris Society et auteur de Classic Irises and the Men and Women Who Created Them (Krieger, 2007), a consacré plusieurs articles à De Bure dans le bulletin de la SFIB : « Lemon, Jacques et De Bure » (Iris et Bulbeuses n° 140, printemps 2001), et surtout « De Bure, père de la culture de l’iris » dans le numéro spécial FRANCIRIS n° 155-156 (2005/2006). Sylvain Ruaud a publié « L’horticulteur de Malétable », monographie consacrée à De Bure, ainsi que « La longue histoire des iris en France » (Iris et Bulbeuses n° 171, 2021).

L’ouvrage The World of Irises (AIS, 1978) lui attribue le mérite d’avoir mis en marche le processus qui conduisit à la création de toutes les sociétés d’iris actuelles. De Bure mourut en 1842, mais on le décrivait encore en 1848 comme possédant la plus grande collection d’iris de France.

Chapitre II
Henri-Antoine Jacques, le jardinier du roi devenu passeur d’iris
Henri-Antoine Jacques
1782 – 1866 · Chelles (Seine-et-Marne) & Neuilly-sur-Seine
Jardinier en chef du duc d’Orléans (futur Louis-Philippe Ier). Introducteur de la rose Bourbon en France. Membre fondateur de la Société d’horticulture de Paris (1827). Co-auteur du Manuel général des plantes.

Du Grand Trianon aux domaines royaux

Né à Chelles dans une famille de jardiniers, Jacques fit son apprentissage au Grand Trianon de Versailles — où Napoléon lui-même remarqua ses talents. En 1818, il devint jardinier en chef des domaines privés du duc d’Orléans, administrant trois propriétés considérables : le château de Neuilly (sur les bords de la Seine), Monceau (le Parc Monceau) et Le Raincy, représentant au total plusieurs milliers d’arpents.

Jacques est avant tout célèbre pour avoir introduit la rose Bourbon en France, depuis l’île Bourbon (La Réunion), illustrée ensuite par Redouté dans ses célèbres Roses. Ses hybrides de Rosa sempervirens, baptisés du nom de princesses royales — ‘Adélaïde d’Orléans’, ‘Princesse Louise’, ‘Princesse Marie’, et surtout ‘Félicité et Perpétue’ (1828), encore très populaire aujourd’hui (AGM, RHS) —, sont ses créations les plus connues.

Le maillon essentiel entre De Bure et Lémon

Vers 1830, inspiré par les travaux de De Bure, Jacques commença à obtenir ses propres semis d’iris et à les distribuer aux horticulteurs et aux amateurs. Ses variétés nommées comprennent ‘Aurea’, ‘Sambucina Major’, ‘Augustissima’, ‘Spectabilis’, ‘Reticulata alba’, ‘Reticulata purpurea’, ‘Pallida speciosa’ et ‘Variegata major’. Les variétés marquées d’un seul astérisque dans les catalogues de Lémon sont probablement celles obtenues par Jacques.

Jacques fut membre fondateur de la Société d’horticulture de Paris (11 juin 1827), embryon de l’actuelle SNHF. Il y présenta régulièrement ses créations et soumit, dès 1832, des bulletins météorologiques mensuels. Il collabora avec François Hérincq au Manuel général des plantes, arbres et arbustes (Dusacq, 1847), flore en quatre volumes disponible sur Gallica. Il publia aussi des articles sur les iris dans les Annales de Flore et de Pomone, notamment une description de l’Iris buriensis (vol. 2, 1833-1834, p. 285).

Après la chute du roi : l’héritage transmis

L’abdication de Louis-Philippe en février 1848 mit fin à la carrière de Jacques : le château de Neuilly fut incendié par les émeutiers. Jacques se retira auprès de son neveu Victor Verdier à Ivry, lui léguant ses collections et son savoir-faire. Il continua d’écrire des articles presque jusqu’à sa mort, en 1866, à l’âge de 84 ans, emportant toujours avec lui sa petite boîte dans laquelle il mettait des spécimens de plantes pour les examiner plus tard.

La gratitude de Lémon envers Jacques se matérialisa dans le nom de l’un de ses plus beaux cultivars : ‘Jacquesiana’ (1840), un bitone rouge au parfum velouté mêlant pensée et pois de senteur, encore répertorié au catalogue Vilmorin-Andrieux de 1918.

Chapitre III
Jean-Nicolas Lémon, l’homme qui mit l’iris dans le commerce
Jean-Nicolas Lémon
22 mai 1817, Belleville – 9 janvier 1895, Paris 9e
Pépiniériste au 3, rue Denoyez à Belleville. Fils de Nicolas Lémon (1787–1836), fondateur de la culture du géranium en France. Créateur de plus de 150 variétés d’iris dont la célèbre ‘Mme Chéreau’.

La pépinière de Belleville

Le père de Jean-Nicolas, Nicolas Lémon, avait fondé en 1815 un établissement horticole au 3, rue Denoyez à Belleville, tout près de l’actuelle station de métro Belleville. Nicolas Lémon est connu comme le fondateur de la culture du géranium en France — il importa le pélargonium d’Afrique du Sud — et reçut la médaille d’argent de la Société d’horticulture de Paris en 1829. Belleville était alors une commune indépendante, annexée à Paris en 1860.

Orphelin de père à 19 ans, Jean-Nicolas reprit la pépinière en 1836/1837 et eut l’idée d’y ajouter la culture et la sélection des iris. Sa méthode était celle de De Bure et Jacques : aucune hybridation manuelle. Comme l’a résumé Bob Pries sur le blog de l’AIS, Lémon cultivait des milliers de semis et se contentait parfaitement du travail des abeilles. Les Annales de 1845 confirmèrent officiellement qu’aucun de ses semis n’était le résultat de l’hybridation.

De 100 variétés en 1840 à 150 en 1854

En 1840, Lémon offrit au public environ 100 variétés d’iris nommées, un catalogue sans précédent. Ses listes, publiées dans les Annales de Flore et de Pomone (vol. 8, 1839-1840, pp. 363-370), classaient les variétés en trois groupes selon la hauteur : 35-50 cm, 50-70 cm et 70 cm à 1 m. Les meilleurs semis étaient marqués de deux astérisques.

En 1842, l’abbé Berlèse et Poiteau présentèrent à la Société royale un « Rapport sur la culture et la collection d’iris de M. Lémon » (Annales, tome XXX, pp. 408-414). Dès 1854, la liste de Lémon comprenait 150 variétés toutes différentes. Parmi ses innovations, Lémon donna à ses cultivars des noms vernaculaires (Aurora, Don Carlos, Virgile, Duchesse de Nemours) plutôt que des noms latins, contribuant à populariser l’iris auprès des amateurs.

‘Madame Chéreau’, le plicata qui traversa les siècles

De toutes les créations de Lémon, ‘Mme Chéreau’ (1844) est sans conteste la plus célèbre. Nommé en l’honneur de l’épouse du président de la Société nationale d’horticulture, ce grand iris barbu (environ 80 cm) est un plicata : pétales blancs bordés de violet hortensia, joliment ondulés ; sépales blancs avec des plicatures plus prononcées ; barbes denses, blanches à pointes jaunes.

Le coloris délicat, le dessin net et la forme symétrique de la fleur individuelle n’ont pas été égalés par les hybridistes modernes. Cornell Extension Bulletin n° 112, 1925

‘Mme Chéreau’ n’est pas le premier plicata — ‘Buriensis’ l’avait précédé — mais c’est le premier plicata célèbre et durable. Primé par la RHS (High Commendation, 1916), nommé « Heirloom Bulb of the Year » en 2009 par Old House Gardens, il est probablement l’iris du XIXe siècle le plus important qui existe encore. C’est un diploïde homozygote pour le gène plicata (pl pl), ce qui explique sa capacité à transmettre fidèlement ce motif. A.J. Bliss l’utilisa dans le pedigree de ses iris pionniers, et Grace Sturtevant s’en servit pour créer ‘True Delight’ (1924), premier plicata rosé.

Autres cultivars notables de Lémon

‘Jacquesiana’ 1840 · Bitone rouge, hommage à Jacques. Encore au catalogue Vilmorin-Andrieux en 1918.
‘Honorabile’ 1840 · Bicolore jaune et rouge miniature. Encore cultivé aujourd’hui.
‘Innocenza’ 1854 · Iris blanc illustré par Ernest Leau pour les Jardins de France.
‘Le Pactole’ 1848 · Jaune doré, l’un des iris les plus appréciés du milieu du siècle.
‘Duchesse de Nemours’ 1848 · Nommé en l’honneur de la princesse royale.
‘Céleste’ 1855 · Bleu ciel délicat.
‘Le Vésuve’ 1858 · Couleurs vives évoquant le volcan.
‘Madame Lémon’ Hommage à l’épouse du pépiniériste.

Jeanne-Marie André a consacré un article à ce personnage dans le bulletin de la SFIB sous le titre « Monsieur Lemon, pépiniériste à Belleville ».

Chapitre IV
Le terreau parisien : sociétés savantes et pépinières de faubourgs
L’éclosion de l’iridophilie française ne s’explique pas sans le contexte horticole parisien exceptionnel du premier XIXe siècle. Les pépinières formaient une véritable ceinture verte autour de la capitale, et les sociétés savantes offraient aux amateurs un réseau structuré d’échanges et de publications.

La Société d’horticulture de Paris

Fondée le 11 juin 1827 par le vicomte Héricart de Thury sous le patronage du duc d’Orléans, la Société d’horticulture de Paris offrait un réseau structuré d’échanges, de publications et d’expositions. Devenue Société royale en 1835 sous Louis-Philippe, elle publiait ses Annales — le périodique même où De Bure et les rapporteurs de la collection Lémon livrèrent leurs observations cruciales. Berlèse, Poiteau, Sageret, Vilmorin : ses membres formaient l’élite horticole nationale. Jacques en était membre fondateur.

En 1854, la fusion avec la Société nationale d’horticulture de la Seine donna naissance à la Société impériale centrale d’horticulture, reconnue d’utilité publique en 1855. Les publications sont aujourd’hui accessibles via la bibliothèque numérique Hortalia de la SNHF.

La ceinture verte des pépinières

Les pépinières formaient une ceinture verte autour de Paris, « de Fontenay-aux-Roses au Pré-Saint-Gervais ». Chaque quartier avait sa spécialité :

Belleville — Commune indépendante jusqu’en 1860, terrain bon marché hors des murs, idéal pour la pépiniculture. Pépinière Lémon, 3, rue Denoyez.

Neuilly-sur-Seine — Jardins royaux du château de Neuilly, confiés à Jacques.

Montreuil — Célèbre pour ses murs à pêches et l’arboriculture fruitière.

Ivry — Victor Verdier s’y installa après la chute de Louis-Philippe.

Verrières-le-Buisson — Fief de la maison Vilmorin-Andrieux.

Cette géographie explique la densité des échanges entre nos trois pionniers, séparés de quelques kilomètres à peine.

L’état des connaissances botaniques

Les connaissances sur le genre Iris à cette époque étaient encore fragmentaires. On cultivait les espèces européennes — I. pallida, I. variegata, I. florentina, I. sambucina, I. pumila, I. lutescens — et l’on reconnaissait comme « espèces » ce qui se révéla plus tard être des hybrides naturels : I. plicata, I. squalens, I. neglecta, I. amoena.

Le véritable I. germanica, stérile triploïde (le « vieux drapeau bleu de grand-mère »), était connu pour ne pas produire de graines — fait que De Bure, Jacques et Lémon connaissaient parfaitement. Quant aux grandes espèces tétraploïdes du Proche-Orient (I. mesopotamica, I. cypriana, I. trojana, l’iris d’Amasia), elles ne parvinrent en Europe que dans les années 1885-1890, bien après la période active de nos pionniers.

Chapitre V
De la sélection hasardeuse à l’hybridation raisonnée
La distinction entre la sélection dans les semis pratiquée par De Bure, Jacques et Lémon et l’hybridation volontaire qui caractérise l’iridophilie moderne est l’un des enseignements les plus importants de cette période. Un demi-siècle sépare les deux approches.

1870 : la rupture

La guerre franco-prussienne de 1870 porta un coup d’arrêt brutal aux efforts de Lémon, Verdier et de leurs contemporains. Les journaux horticoles français cessèrent de parler d’iris et, fait remarquable, aucune nouvelle variété française n’apparut dans les catalogues entre 1870 et 1905 environ. Le flambeau passa à l’Angleterre, où Peter Barr, Robert Parker et Thomas Ware ravivèrent l’intérêt pour l’iris dans les années 1870-1880.

Sir Michael Foster et les iris tétraploïdes

Le personnage clé de la transition fut Sir Michael Foster (1836–1907), professeur de physiologie à Cambridge, qui commença ses expériences d’hybridation dans les années 1880. Foster fit deux contributions décisives : il prouva expérimentalement que la plupart des « espèces » de jardin provenaient du croisement I. pallida × I. variegata (confirmant l’intuition de De Bure) ; et surtout, il introduisit en culture les iris tétraploïdes (à 48 chromosomes) collectés en Turquie : l’iris d’Amasia (‘Amas’, vers 1885), I. trojana (vers 1885), I. cypriana (1888). Ces espèces à grandes fleurs transformèrent radicalement le potentiel des hybrides.

En Allemagne, la pépinière Goos & Koenemann (fondée en 1885 à Niederwalluf-am-Rhein) pratiquait dès le milieu des années 1890 des croisements manuels systématiques, produisant ‘Loreley’ (1909) et ‘Rhein Nixe’ (1910).

Le renouveau français au tournant du siècle

Victor Verdier (1803–1878), neveu de Jacques, est crédité d’avoir eu l’idée de provoquer la pollinisation afin de se substituer aux bourdons et de choisir les croisements désirés — probablement le premier Français à pratiquer l’hybridation manuelle sur l’iris. À la mort de son fils Eugène en 1902, la maison Vilmorin-Andrieux racheta sa collection. Henry de Vilmorin avait acquis l’iris ‘Amas’ dès 1895, et son fils Philippe, assisté du jardinier Séraphin Mottet, introduisit en 1904 les premiers hybrides tétraploïdes français : ‘Oriflamme’, ‘Isoline’ et ‘Tamerlan’.

~1822
De Bure — ‘Buriensis’, premier iris nommé. Sélection dans les semis.
~1830
Jacques — Distribution de semis d’iris aux horticulteurs parisiens.
1840
Lémon — Catalogue de 100 variétés nommées. ‘Jacquesiana’, ‘Honorabile’.
1844
Lémon — ‘Mme Chéreau’, le plicata qui traversera les siècles.
1854
Lémon — 150 variétés toutes différentes au catalogue.
1870
Rupture — Guerre franco-prussienne. Silence iridophile en France.
~1885
Foster — Introduction des iris tétraploïdes (‘Amas’, I. trojana).
1904
Vilmorin — ‘Oriflamme’, ‘Isoline’, ‘Tamerlan’ : premiers hybrides tétraploïdes français.
1906
F. Cayeux — ‘Ma Mie’, premier iris de la dynastie Cayeux.
1920
Vilmorin — ‘Ambassadeur’, chef-d’œuvre de l’hybridation française.

Ferdinand Cayeux et la dynastie

Ferdinand Cayeux (1864–1948), sorti major de l’école d’horticulture de Versailles, reprit en 1897-1898 les Établissements Forgeot (quai de la Mégisserie, Paris). Son premier iris commercialisé, ‘Ma Mie’ (1906), petit iris diploïde blanc aux bords bleu-violet, inaugura une dynastie d’hybrideurs qui domine encore la scène française : René, puis Jean, puis Richard Cayeux, dont l’entreprise à Poilly-lez-Gien (Loiret) exporte aujourd’hui dans plus de 50 pays. Ferdinand Cayeux réalisait 300 à 500 croisements par an — un fossé vertigineux avec les semis hasardeux de Lémon.

Pendant ce temps, aux États-Unis

Durant la période 1820-1860, les iris en Amérique n’étaient que de simples flags (drapeaux) — vieilles espèces européennes rapportées par les premiers colons. Aucune sélection significative n’eut lieu outre-Atlantique avant la fin du XIXe siècle. Ce fut Bertrand H. Farr, en Pennsylvanie, qui importa dans les années 1900-1905 la collection complète de Peter Barr (plus de 100 variétés) et lança véritablement l’iridophilie américaine. L’American Iris Society ne fut fondée qu’en 1920, près d’un siècle après les premiers semis de De Bure.

« La création des iris modernes est récente. C’est au XIXe siècle seulement que les premiers essais de sélection commencent, et à la fin de ce même siècle que les premières hybridations apparaissent. »

— Sylvain Ruaud, Jardins de France
Bibliographie
Sources & références

Sources primaires (XIXe siècle)

De Bure M.-G. (1837). — « Observations sur le semis des iris ». Annales de Flore et de Pomone, vol. 5, pp. 180-184.
De Bure M.-G. (1837). — « Observation sur la reproduction des iris par les semis ». Annales de la Société royale d’horticulture de Paris, tome XX, pp. 344-348.
Jacques H.-A. (1833-1834). — Description de l’Iris buriensis. Annales de Flore et de Pomone, vol. 2, p. 285.
Jacques H.-A. & Hérincq F. (1847). — Manuel général des plantes, arbres et arbustes. 4 vol. Dusacq, Librairie agricole de la Maison rustique, Paris. (Disponible sur Gallica.)
Berlèse & Poiteau (1842). — « Rapport sur la culture et la collection d’iris de M. Lémon ». Annales de la Soc. royale d’horticulture, tome XXX, pp. 408-414.
Lémon J.-N. (1839-1840). — Catalogue d’iris. Annales de Flore et de Pomone, vol. 8, pp. 363-370.

Études et articles modernes

Cayeux R. (2000). — « Histoire des Iris Français ». Hommes & Plantes n° 33, et Iris et Bulbeuses n° 139 (hiver 2000), pp. 5-10. Site SFIB : iris-bulbeuses.org/bulletin/139-5bis.htm
Mahan C.E. (2001). — « Lemon, Jacques et De Bure ». Iris et Bulbeuses n° 140, printemps 2001, pp. 6-8.
Mahan C.E. (2005-2006). — « De Bure, père de la culture de l’iris ». Iris et Bulbeuses n° 155-156 (numéro spécial FRANCIRIS).
Mahan C.E. (2007). — Classic Irises and the Men and Women Who Created Them. Krieger Publishing Co., Melbourne (FL). ISBN 978-1-57524-281-1.
Ruaud S. — « L’horticulteur de Malétable ». Iris et Bulbeuses (monographie sur De Bure).
Ruaud S. (2021). — « La longue histoire des iris en France ». Iris et Bulbeuses n° 171, pp. 18-20.
Ruaud S. — « Deux cents ans d’iris hybrides ». Jardins de France (SNHF). jardinsdefrance.org/deux-cents-ans-diris-hybrides/
André J.-M. — « Monsieur Lemon, pépiniériste à Belleville ». Iris et Bulbeuses, SFIB.
Pries B. (2021). — « The Long History of Irises in France ». World of Irises (blog AIS).
Pries B. (2021). — « The Beginnings of Tall Bearded Irises ». World of Irises (blog AIS).

Ressources en ligne

AIS Iris Wiki — Fiches biographiques : wiki.irises.org/Main/Bio/HybridizerDeBure · HybridizerJacquesHenri · HybridizerLemon
AIS Iris Wiki — « History of Iris Development ». wiki.irises.org/Hist/HistoryOfIrisDevelopment
AIS Iris Wiki — « Les Iris cultivés » (1923). wiki.irises.org/Hist/Info1923LesIrisCultivesHistoryAndDevelopmentOfIrisInGardens
AIS Iris Wiki — Fiche ‘Mme Chéreau’. wiki.irises.org/TbKthruO/TbMmeChereau
Hortalia — Bibliothèque numérique de la SNHF. bibliotheque-numerique.hortalia.org
Gallica (BnF) — Annales de la Soc. royale d’horticulture, Annales de Flore et de Pomone.
SFIB — Sommaire des revues. iris-bulbeuses.org/bulletin/sommaire_bis.htm
Historic Iris Preservation Society — historiciris.org — Galerie ‘Mme Chéreau’, articles Vilmorin, Sir Michael Foster.